Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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13 septembre 2015

Le journal de 20 heures de France 2 du 9 septembre 2015 a diffusé un reportage consacré à la manière dont les réfugiés syriens se procurent des bateaux pneumatiques pour faire la traversée jusqu’en Grèce. Cela se passe à la station balnéaire de Bodrum, là même où a été retrouvé le corps de Aylan Shenu [1] dont la photographie a contraint les gouvernements européens à annoncer qu’ils allaient accueillir dignement ces réfugiés. Le journaliste remonte jusqu’à un ship shop tenu par une Française qui assure aussi les fonctions de consul honoraire de France en Turquie.
Dans son magasin où flotte le drapeau tricolore et dont la façade est flanquée d’une plaque « Agence consulaire de France », sont vendus ces pneumatiques. La commerçante explique que oui, elle vend bien ces bateaux et qu’elle a parfaitement conscience de leur utilisation. Elle balaie à plusieurs reprises la question éthique d’un revers commercial avant de conclure « Si je ne les vends pas, d’autres le feront. » après que le journaliste lui ait expressément demandé quelque chose comme « Mais ne pouvez-vous pas arrêter la chaîne en cessant d’en vendre ? » [2]
Effectivement, nous vivons dans un système global où si un commerçant renonce à une activité parce qu’il en juge l’éthique douteuse, un autre prendra sa place. Est-ce pour autant une raison de ne pas renoncer, pour soi, tout simplement parce que notre conscience politique nous l’interdit quitte à y perdre quelques revenus avec l’espoir, pas forcément vain, que, de fil en aiguille, pourra se former une chaîne de renoncement qui fera cesser l’activité ?
Mais ici, c’est le contexte qui donne à la vente son caractère inacceptable (vendre un bateau en soi ne pose pas de problème), pas parce que ces embarcations permettent aux réfugiés de traverser la mer et « faciliteraient » l’exode (comme certains commentaires s’accordent à la dire), mais parce qu’ils y meurent. La solution ? Que cette commerçante les leur donne en leur disant bien de ne pas dépasser le nombre de passagers au-delà duquel l’embarcation ne peut que chavirer ? Qu’elle leur fournisse également vivres et gilets de sauvetage ! Autrement dit, qu’elle cesse de préférer l’argent à la personne qui le lui donne contre marchandise.
Cette solution forcément illusoire dans ce cas précis me semble une piste vers cette transition à laquelle j’aspire : agir, là où l’on est, là où l’on peut. Commencer là. Infléchir nos modes de consommation, nos rapports aux autres, nos manières de penser le monde, nos façons d’agir au quotidien. Il existe un mot à la mode pour désigner cela, « responsable ». Soyons être responsables et acteurs de nos vies pour contester dans l’action cet ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste qu’il s’agit, à terme, de détruire.
La démarche n’est pas si aisée. Elle requiert en premier une réflexion personnelle, une conscience de ce que l’on fait par habitude, par mimétisme, par désir réel ou fabriqué, par nécessité réelle ou supposée, de ce à quoi l’on aspire pour soi et pour le monde, de ce que l’on est prêt à sacrifier, à mettre en œuvre, de nos limites, de notre violence. Il s’agit en quelque sorte de reconquérir sa propre liberté afin d’agir sur soi, donc sur le monde. Oui, donc sur le monde car nous faisons partie du monde : si chacun de nous, un par un, modifie ses comportements sociaux, économiques, politiques, la somme de ces changements ne peut-elle pas changer le monde ?

Cela m’évoque deux philosophes qui ont marqué mes jeunes années.
Il y a Max Stirner [3], d’abord, et son anarchisme individualiste, dont j’ai retenu que toute prétention anarchiste devait commencer par une libération personnelle des servitudes notamment religieuses et idéologiques et aboutir à une organisation sociale (je n’ai pas d’autre mot) où des individus se côtoient sans se posséder les uns les autres ni viser l’appropriation et l’accumulation des biens.
J’avais lu des passages de L’unique et sa propriété dans une anthologie de l’anarchisme dont je n’ai plus la référence et il m’avait semblé que se trouvait là ma solution, l’idée que tant que je ne serais pas libre de ma pensée, je ne serais pas libre de mes actes. Je redécouvre ce texte et y pioche ce passage qui va me rapprocher de ma seconde référence.

« Je puis aimer, aimer de toute mon âme, et laisser brûler dans mon cœur le feu dévorant de la passion, sans cependant prendre l’être aimé pour autre chose que pour l’aliment de ma passion, un aliment qui l’aiguise sans la rassasier jamais. Tous les soins dont je l’entoure ne s’adressent qu’à l’objet de mon amour, qu’à celui dont mon amour a besoin, au « bien-aimé ». Combien il me serait indifférent, — n’était mon amour ! C’est mon amour que je repais de lui, il ne me sert qu’à cela, je jouis de lui. » [4]

Celles et ceux que j’aime sont « l’aliment de ma passion », et non ma passion elle-même. Aimer m’appartient au sens où l’autre n’y est pour rien si je l’aime ; et s’il ne m’aime pas, je pourrai engager moult actions de séduction, rien n’y fera. Cela ne signifie pas que je doive y renoncer, tant aimer, pour aimer, peut m’être un plaisir. Par contre, je ne dois pas imaginer cet amour d’un autre qui ne m’aime pas comme « possible », ici au sens de partageable.
Il en va de même pour agir. Si je décide de m’engager pacifiquement depuis Paris contre la guerre qui décime la Syrie, je dois savoir que mon action sera vaine car ce qui se passe en Syrie me dépasse, va au-delà de ce sur quoi je peux agir. Elle peut bien sûr être l’aliment de mon action qui ne sera pas vaine si j’ai conscience que cette action-là, je la mène pour répondre à mon besoin d’agir, pour défendre un principe (la paix, par exemple), et non par conviction que mon action fera cesser la guerre.
Par contre, je peux décider de composter mes déchets végétaux, réduire ainsi de quelques kilos par mois mes poubelles et permettre au jardin partagé en bas de chez moi de bénéficier de cet engrais naturel. Mon action, alors, a un effet immédiat et tangible sur son aliment (la réduction des déchets). Une goutte d’eau ? Oui, sans aucun doute. Avec mes quinze à trente voisins qui compostent également, nous remplissons déjà un quart de petite cuiller, ou moins ? Qu’importe ! Toutes ces actions que je mène, une à trois gouttes par jour, mises bout à bout, me sont un océan de bonheur et m’amènent à Épictète qui me trotte dans la tête depuis mon année de terminale.

«  Il y a ce qui dépend de nous, il y a ce qui ne dépend pas de nous. Dépendent de nous l’opinion, la tendance, le désir, l’aversion, en un mot toutes nos œuvres propres  ; ne dépendent pas de nous le corps, la richesse, les témoignages de considération, les hautes charges, en un mot toutes les choses qui ne sont pas nos œuvres propres. Les choses qui dépendent de nous sont naturellement libres, sans empêchement, sans entrave  ; celles qui ne dépendent pas de nous sont fragiles, serves [5], facilement empêchées, propres à autrui. Rappelle-toi donc ceci  : si tu prends pour libres les choses naturellement serves, pour propres à toi-même les choses propres à autrui, tu connaîtras l’entrave, l’affliction, le trouble, tu accuseras dieux et hommes  ; mais si tu prends pour tien seulement ce qui est tien, pour propre à autrui ce qui est, de fait, propre à autrui, personne ne te contraindra jamais ni ne t’empêchera, tu n’adresseras à personne accusation ni reproche, tu ne feras absolument rien contre ton gré, personne ne te nuira  ; tu n’auras pas d’ennemi  ; car tu ne souffriras aucun dommage.   » [6]

« Si je ne le fais pas, d’autres le feront » ; ce ne peut plus être un argument pour ne pas se mêler de la vie du monde. Chacun de nous est le monde. C’est pour cela que nous pouvons le changer.

Autre ajout du 8 novembre 2015

Cette commerçante consule de France en Turquie pose finalement la question de l’exemplarité. Puis-je être exemplaire ? Oui. Toujours ? C’est plus compliqué car il arrive très souvent (le plus souvent sans doute) que mon intérêt à agir n’aille pas dans le sens de l’exemplarité vis-à-vis de mes propres engagements. Cet intérêt peut être de nature économique, affective, narcissique même ! Qu’importe ! Au moment où j’agis, quelle que soit cette action, je n’ai pas toujours envie de me demander si je le fais en conformité avec cet « idéal de ma vie » que je porte en étendard de mon action politique.
Je prends un exemple des plus dérisoires, parce que parfois le dérisoire dit l’essentiel. Il s’agit d’une histoire de balayette et sa pelle sur laquelle j’ai fait un billet en Hétéronomie. Tout y est.

Objectivement @25
Dans l’appartement que nous occupions à Athènes avec Isabelle, il y avait une petite balayette et sa pelle dans les quelques ustensiles de ménage à notre disposition. Elle était assez sale et nous ne l’avons pas utilisée. Mais elle avait un petit quelque chose d’attachant.
À l’occasion de commissions dans un supermarché, nous avons vu ses copines balayettes et leur pelle suspendues à une tige métallique. Je ne me souviens pas de leur prix, mais il était dérisoire (moins de deux euros). Nous en avons eu envie. Nous en avons chacune pris une.
Arrivée à Paris, j’ai sorti la balayette et sa pelle de ma valise. Je l’ai suspendue près de l’évier dans la cuisine. Je la trouvais toujours aussi jolie. Au fil des jours, je me suis rendu compte qu’elle m’était inutile.
Ma réflexion politique en cours m’a fait regretter cet achat symptomatique d’une production et d’une consommation de masse qui exploite le Sud, ses travailleurs et ses richesses naturelles pour une petite satisfaction personnelle qui ne valait certainement pas le coût écologique et humain de l’objet. N’est-il pas temps que j’arrête d’acheter des objets inutiles ? Je devrais être capable d’obtenir des satisfactions personnelles ailleurs que dans cette consommation à deux balles.
Il y a quelques jours, Ramboo, l’aspirateur robot, a réclamé un coup de brosse. J’ai sorti le pinceau que j’utilise d’ordinaire pour retirer la poussière qui s’installe dans les interstices. Et la balayette avec sa pelle m’a appelée, telle la chèvre de monsieur Seguin.
— Viens ! Viens ! C’est un travail pour moi.
Elle a en effet été parfaite, ramassage de la poussière qui a volé compris. Ouf ! Ma conscience politique est sauve. Ou presque. [7]

[2La consule honoraire a été suspendue de ses fonctions quarante-huit heures plus tard par le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, et une enquête a été diligentée pour étudier une éventuelle révocation.

[3« Max Stirner, de son vrai nom Johann Kaspar Schmidt (Bayreuth, 25 octobre 1806 - Berlin, 26 juin 1856), est un philosophe allemand appartenant aux Jeunes hégéliens, considéré comme un des précurseurs de l’existentialisme et de l’anarchisme individualiste. »*.

[4Max Stirner, L’unique et sa propriété (1844).

[5Féminin de l’adjectif « serf », soit « servile » que l’on peut entendre ici comme « soumise ».

[6Épictète (50-125 ou 130 ap. J.-C.), Manuel.

[7Cy Jung, « Objectivement @25 », La vie en Hétéronomie, 11 octobre 2015.

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