Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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10 septembre 2015

Comme on nous parle de « crise des réfugiés », on nous parle très régulièrement de « crise économique » depuis quarante ans (premier choc pétrolier), les « crises » se succédant de manière de plus en plus rapprochée [1]. À chaque fois, on en appelle à la sacro-sainte « croissance » pour inverser la tendance, faire diminuer le chômage, réduire l’impôt, rembourser la dette, restaurer le bien-être économique et social dans le pays. Chacun a sa recette : relance de la consommation, austérité et contrôle de la dépense publique, réduction des prélèvements sociaux patronaux, augmentation des prélèvements sociaux salariés, baisse de l’impôt sur le travail et hausse de la taxation du patrimoine, ou inversement, réduction des effectifs, relance des investissements… Et force est de constater que soit cela ne marche pas, soit les seuls à profiter des poussières de croissance ainsi obtenues sont les actionnaires des grandes sociétés, leurs dirigeants et ces personnes qui concentrent les richesses du monde [2].
Ce credo de la croissance, j’y ai cru longtemps, répondant à celles et ceux qui parlaient de « décroissance » que je ne rêvais pas de revenir au temps des troglodytes. Il est tellement ancré dans nos cultures citoyennes qu’il faut produire plus pour augmenter la richesse mondiale, donc le revenu de chacun ! C’est pourtant l’inverse qui se produit, les inégalités ne cessant de se creuser, au sein des pays occidentaux comme entre le Nord et le Sud. Faisant ce constat, l’OCDE pourtant insiste à défendre la croissance : lors de la présentation de son rapport [3] sur les inégalités de mai 2015, Angel Gurria [4] affirme :

« Les données montrent que de fortes inégalités nuisent à la croissance. (…) En ne s’attaquant pas au problème des inégalités, les gouvernements affaiblissent le tissu social dans leur pays et compromettent leur croissance économique à long terme. »

Il s’agirait donc de réduire les inégalités pour augmenter la croissance, comme si, finalement, l’inverse n’était pas plus logique. Je ne sais pas grand-chose des théories économiques ; je fais juste le constat qu’aujourd’hui le credo de la croissance telle qu’on l’entend depuis l’Après-guerre [5] produit des politiques économiques qui favorisent l’austérité, creusent les inégalités, épuisent les richesses naturelles, créent des dommages toujours plus nombreux à l’écosystème et à l’environnement, tout cela sur fond de conflits armés particulièrement meurtriers où les uns et les autres se partagent l’espace (donc les richesses naturelles) et les populations, les deux mamelles de toute bonne croissance.
Que les libéraux, de droite ou de gauche, s’accrochent à ce credo : c’est dans leur logique idéologique. Par contre, ce qui me déçoit toujours, c’est de constater que la gauche marxiste continue sur sa ligne historique de défense de l’industrie et du productivisme par soutien aux travailleurs dont l’emploi et le pouvoir d’achat sont menacés. C’est vrai qu’ils sont menacés et je ne peux que partager les analyses indiquant que l’austérité les pressure un peu plus chaque jour pour le seul profit des « 10 % les plus riches du monde » et des sociétés internationales.
Je prends comme exemple un article de Ensemble ! Front de gauche [6], consacré à la crise financière de Shanghai d’août 2015 [7]. L’analyse est sans appel. La Chine fait face à une baisse de sa croissance ; elle s’ajuste en développant son marché intérieur mais doit affronter (temporairement) « une crise de surproduction classique. Suraccumulation du Capital d’abord. »
Je ne sais pas ce que vaut cette analyse et je m’en moque ; ce qui m’importe, c’est de constater que ce parti de gauche marxiste (et écologique) ne remet à aucun moment en cause l’idée même de la croissance. Il dénonce « le mode de production capitaliste » qui « a des modalités de fonctionnement qui se traduisent par des crises périodiques pour ouvrir la porte à des changements, au dépassement des limites précédentes. » sous-entendu qu’il existerait un autre mode de production qui permettrait une croissance juste et équitable. Et de conclure :

« Comme pour les crises précédentes – dont personne parmi les gouvernants ne tire le bilan – baisser le marché final ne peut qu’approfondir la récession ouvrant la porte à une énorme dépression. » [8]

Pour Ensemble !, la croissance s’opposerait donc par principe à la dépression qui voit s’élever le spectre du « moins », avoir moins, consommer moins, ce qui constitue un crime de lèse-travailleurs, leur revendication première étant le pouvoir d’achat, c’est-à-dire, de fait, consommer plus. Et pour cela, il faut produire plus sur le dos des richesses naturelles, de l’environnement, et des travailleurs eux-mêmes. Ma question sera : et si l’on sortait du « plus » ou du « moins » pour aller vers l’« autrement », i.e. changer de modèle économique en en changeant l’objectif principal ; non pas produire plus de richesses (et mal les répartir) mais produire plus de sens ?
C’est sans doute étrange de le dire ainsi (« produire plus de sens ») mais je ne veux pas trop m’appuyer sur la formule « à chacun selon ses besoins » mise à toutes les sauces du marxisme et de ses critiques, car je ne sais pas grand-chose de la notion de « besoin » ; je ne saurais pas la définir tant cela me semble relatif. Beaucoup d’économistes et de sociologues ont réfléchi à ces questions et proposent des solutions. J’ignore lesquelles seraient bonnes ou mauvaises et je ne les connais pas assez pour les discuter. Mon propos est de rêver, proposer à rêver. Et mon rêve, ce n’est pas de gagner plus, ni de consommer plus, ni de travailler plus pour réaliser ces deux objectifs. Mon rêve, c’est que ma vie ait du sens, que la planète n’explose pas sous le feu croisé du prélèvement inconsidéré des richesses naturelles, de la pollution et des guerres d’influences. J’ai envie de vivre, tout simplement, vivre le plus longtemps possible dans un mieux qui me fasse du bien.
Je voudrais d’une solution où celle ou celui ou hen [9] qui rêve d’un bel écran plat puisse en avoir un mais qu’il soit aussi possible de rêver d’un simple transistor pour vivre le match de football comme une histoire qui se raconte et non comme des images qui défilent. Je n’ai pas envie d’un monde qui dise aux uns et aux autres ce qui serait leur bonheur comme le fait aujourd’hui l’idéologie nécessaire à la bonne marche de l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste. Je ne veux pas substituer un totalitarisme à un autre. Je voudrais d’un monde pacifié, au sens large du terme, un monde de responsabilité individuelle et d’échange.
Et je n’ai aujourd’hui que deux certitudes. La croissance et le productivisme ne peuvent pas permettre à ce monde-là d’émerger autant qu’ils mènent le monde d’aujourd’hui dans le mur. On tente autre chose ou l’on attend que tout explose ?

Ajout du 24 septembre 2015

Victor Hugo a fort bien décrit le cycle de la croissance, de la découverte scientifique [10] au « profit du manufacturier » en passant par les avantages qu’en tire le travailleur, comme si chacun y trouvait son compte, finalement. Le travailleur, pour Hugo, n’est pas exploité mais sauvé de la misère. Le roman est très agréable à lire et, comme le bel écrivain n’a de cesse de défendre les pauvres contre toutes les violences, on a envie d’y croire. Forcément.

« Ce tout petit changement en effet avait prodigieusement réduit le prix de la matière première, ce qui avait permis, premièrement, d’élever le prix de la main-d’œuvre, bienfait pour le pays ; deuxièmement, d’améliorer la fabrication, avantage pour le consommateur ; troisièmement, de vendre à meilleur marché tout en triplant le bénéfice, profit pour le manufacturier. » [11]

Ajout du 8 novembre 2015

Je ne suis pas la seule, semble-t-il, à revenir sur ce credo de la croissance, voire à considérer la décroissance comme une alternative possible et souhaitable. L’argument du nombre n’en est pas un, mais il fait plaisir et permet d’espérer que le débat, au moins, peut avoir lieu.
Vincent Liegey, porte-parole du parti pour la décroissance [12], signale dans un récent article « Allez, décroissons, ce n’est pas si difficile ! » [13] que l’idée de décroissance est moins traitée par le mépris qu’il y a quelques années, notamment par les militants écologistes, un sondage sur « Les 15-30 ans et le réchauffement climatique » à l’appui.

« Les jeunes, critiques envers tous les acteurs de la lutte contre le réchauffement climatique, le sont particulièrement à l’égard des entreprises. De fait, lorsqu’on leur demande quelles sont les meilleures solutions pour limiter le réchauffement climatique, 39 % souhaiteraient que l’on force les entreprises à diminuer leurs émissions de CO2 sous peine de sanctions. La deuxième proposition privilégiée par les jeunes est beaucoup plus radicale : 34 % pensent qu’il faut changer notre mode de vie et prôner la décroissance. La propension des jeunes à se tourner vers des solutions innovantes est moins marquée, mais pas inexistante : 32 % attendent un développement rapide des GreenTechs et 17 % un développement de l’économie du partage ou de l’économie sociale et solidaire. Enfin, 21 % des 15-30 ans privilégient une relocalisation des industries et de l’agriculture pour limiter les transports. » [14]

Ce n’est qu’un sondage sur un échantillon de mille personnes. Il m’a néanmoins surprise. J’ai une vision des « jeunes » très consommateurs, très inféodés au dogme de l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste, plus inquiets pour leur avenir personnel que pour celui du monde. Il est vrai que j’en fréquente peu, ce qui biaise forcément ma perception. Je prends cela comme un avertissement de plus sur le fait qu’il est forcément partial de ne se fier qu’à ce que l’on voit, qu’à ce que l’on sait, qu’à ce qui nous semble « naturel » de penser. Acceptons, moi la première, de mettre en discussion notre vision du monde et des personnes : en recevant les secondes telles qu’elles sont, nous ne pouvons qu’y gagner en capacité à changer le premier en ce que nous rêvons qu’il soit.


[1Il y a eu bien sûr d’autres « crises » depuis le début de la Révolution industrielle, notamment celle de 1929. Je me concentre ici sur les plus récentes car leur fréquence semble s’accélérer comme si la croissance économique en avait besoin (ce qui me paraît être le cas).

[2« Les 10 % les plus riches du monde détiennent 86 % de la richesse mondiale alors que la moitié de la population mondiale ne dispose que de 0,5 % de cette richesse. » La répartition du patrimoine dans le monde, Observatoire des inégalités (2013.

[3« Améliorer la qualité des emplois et réduire les écarts entre hommes et femmes est essentiel pour endiguer la montée des inégalités », OCDE (mai 2015).

[4Angel Gurria est secrétaire général de l’OCDE.

[5Celle de 1939-1945.

[6Mouvement politique créé en 2013 pour une alternative de gauche, écologiste et solidaire, et membre du Front de gauche, coalition de partis politiques français mise en place par le Parti communiste français (PCF), le Parti de gauche (PG) et la Gauche unitaire (GU) lors des élections européennes de 2009, « pour changer d’Europe ».

[7Nicolas Béniès, « Une nouvelle crise financière venant de Shanghai ? », Ensemble !, 4 septembre 2015.

[8Nicolas Béniès, 2015, op. cit.

[9« Hen » est un pronom personnel qui désigne le genre neutre en suédois. Il a été introduit pour permettre aux personnes qui souhaitent sortir de la « binarité » du genre de se définir grammaticalement. Je l’utilise souvent dans la formule « celles et ceux et hen » car, si je ne souhaite pas extraire le genre de mon écriture, je trouve important de tous les énumérer quand cela est possible.

[10« Ce tout petit changement » auquel le récit fait référence est la modification d’un procédé de fabrication initié par le père Madeleine.

[11Victor Hugo, Les Misérables, Tome I « Fantine », livre cinquième « La Descente » Chapitre I « Histoire d’un progrès dans les verroteries noires », (1862).

[12Le Parti pour la décroissance est né à Dijon en 2006. Il définit ainsi la décroissance : « La Décroissance remet avant tout en question notre société de consommation sans hypothéquer nos acquis démocratiques, sociaux et culturels. La Décroissance n’est pas la décroissance de tout pour tous ni un retour en arrière vers un pseudo bonheur perdu, mais bien un virage, une bifurcation que nous devons prendre afin de sortir des engrenages destructeurs de la société de croissance. »

[13Vincent Liegey, « Allez, décroissons, ce n’est pas si difficile ! », Reporterre, 30 octobre 2015.

[14Sondage Puf-Odoxa, 29 septembre 2015.

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