Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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9 septembre 2015

Petit retour en arrière.

Le sentiment qu’écrire un « texte politique » m’était devenu irrépressible est né ce mois d’août 2015 sur un bateau de croisière où je passais une semaine de vacances avec des amies. Avant cela, nous avons arpenté les rues touristiques d’Istanbul ; et après cela nous avons réservé pour huit jours dans un appartement athénien. J’ai pris l’avion à Paris avec l’idée de joyeusement découvrir le monde avec trois amies très chères ; je suis rentrée avec celle qu’il me fallait « faire quelque chose », que le monde tel qu’il est m’est insupportable, qu’il m’est impérieux de le changer, vite.
Écrire m’est apparu rapidement la première et la plus urgente des solutions. Je suis écrivaine. Le texte épanouit ma pensée.

Sur le bateau, je me suis réveillée au troisième matin imprégnée de la conviction que je devais rentrer chez moi, fuir par tout moyen ce havre de paix et de luxe à deux balles pour touristes occidentaux, partir, loin, retourner à la maison pour cesser de participer à cette mascarade qui transforme une centrale thermique flottante où s’activent quatre cents travailleurs pauvres du Sud au service de sept cents spécimens des classes moyennes et supérieures du Nord, avec leur quota de noirs et d’intellectuels de gauche, en une croisière de rêve où se croisent harmonieusement « guest » et « crew » pour une semaine forcément « so amazing ! » [1]
Les jours d’avant, j’avais senti la violence monter en moi, une violence seule capable d’exprimer ce que je ressentais tant ce que j’éprouvais était en contradiction avec l’illusion savamment entretenue par l’idéologie dominante des vacances réussies, prix exorbitant de la croisière compris. Je n’ose pas le donner, ce prix ; j’en ai honte, honte d’avoir à ce point joué le jeu de l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste en décidant de ces vacances. J’y cherchais avant tout le partage avec mes amies. J’ai honte de ne pas avoir su résister, dix-huit mois plus tôt, au moment de la réservation, honte d’avoir cru que le tourisme m’était un plaisir possible, honte d’être montée sur ce bateau sans m’être inquiétée au préalable de son incompatibilité ontologique avec ma conscience et mes engagements politiques.
Cette honte, c’est aussi elle que je veux expier en tentant d’affûter ma pensée politique par l’écriture de ces Fragments, l’expier, et arriver à en dire tous les ressorts car cette violence qui a été ma première réponse au spectacle insupportable du tourisme de masse ne m’est pas acceptable. J’ai blessé mes amies. Je ne l’accepte pas. J’ai failli par incapacité de dire ces quelques jours qu’il m’a fallu pour comprendre le fond de mon malaise, de mon mal-être, de cette souffrance qui est la mienne, souffrance au monde dans lequel je vis, et auquel je n’ai pas le choix d’appartenir. J’ai failli, par peur d’une exclusion supplémentaire, aussi.
Il choque ma formation universitaire d’étayer un discours politique sur des sentiments personnels mais je me suis rendu compte, ces trois semaines, et depuis, combien je suis indissociable de ma pensée politique, de mes engagements. Je n’en ai pas plus le choix que de mon identité familiale, de mon sexe biologique et social, de mon albinisme ou de mon orientation sexuelle. Je suis ce que je pense. Je veux vivre ce que je pense. S’il m’apparaît parfois une violence à leur égard que de dire à celles et ceux que j’aime « Non, je ne prendrai pas ce bateau avec vous. », au vu de la souffrance que j’ai éprouvée ce mois d’août 2015, non, je ne n’embarquerai plus sur les bateaux de l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste, même par amitié. Pardonnez-moi ; ce n’est pas contre vous que je veux changer d’embarcation ; c’est pour moi.
Et c’est une métaphore, bien sûr.

Ajout du 21 septembre 2015

Une conversation récente me porte à publier le premier billet où je parle de ces vacances, billet que j’ai publié sur La vie en Hétéronomie [2] Ma violence s’y exprime sous la forme de « tout faire péter ». L’expression a été lue au premier degré ; je ne le pensais pas possible. Comment peut-on croire que je prônerais la lutte armée pour promouvoir un monde expurgé du maximum de violence ?
La chose me semble tellement inconcevable. Mais peut-être que cette réaction doit m’inviter à faire attention à ma manière de m’exprimer, expurger du texte même toute expression de violence primale, de toutes ces « façons de parler » qui renvoient à un lexique martial ou féroce. Je ne veux pas perdre de ma fougue. Je dois juste considérer que la manière dont je l’exprime est aussi une manière d’avancer dans mon projet politique.
Voici ce billet. Pour mémoire. Et parce que j’aime aussi ce que j’y ai dit.

Bateau @ 1
À l’instant où j’écris ces lignes, je suis attablée devant un porridge délicieux dans la salle de restaurant d’un magnifique bateau de croisière. À travers les baies vitrées, le spectacle est magnifique : nous sommes ancrés au cœur de l’archipel de Santorin, en Grèce. De l’eau claire, un ciel d’azur, des îles et des îlots aux roches volcaniques d’une rare richesse géologique. Un avion de l’OTAN ou d’une autre armée fend le ciel. Autour de moi, le personnel de bord s’agite. On m’apporte un autre thé. On me sourit à tout propos. Mon assiette vide aussitôt disparaît. Je vais chercher un bagel, j’ajoute quelques fruits frais. Tout n’est que calme, luxe et satiété. Et l’évidence m’apparaît pour la seconde fois depuis ce matin : il n’y a qu’une chose raisonnable que je doive faire ; inviter chacun à rejoindre les canots et faire tout péter.
Isabelle m’a bien dit tout à l’heure que ce n’était justement pas raisonnable. Mais que faire d’autre ? J’ai bien pensé à une grève de la faim, ou quitter ce bateau et rentrer chez moi... C’est d’ailleurs la première pensée que j’ai eue en me réveillant à 6 heures pour dérouler sur le « running track » [3] : rentrer chez moi. Ce bateau est cathartique. Il est plus qu’un temple de la consommation. Il est ce monde qui va dans le mur, ce monde qui nous détruit sous couvert de nous gaver, ce monde qui fait risette aux pauvres pour mieux engraisser les riches, ce monde qui s’exprime en superlatifs pour mieux camoufler le vide absolu dans lequel il nous plonge un peu plus chaque instant.
C’est la fin du service du petit déjeuner. Un membre de l’équipage me demande si tout va bien, si je ne suis pas dérangée par le bruit lié au rangement. Il me confirme que je peux rester, m’apporte un thé, et branche son aspirateur. Et moi qui n’ai jamais supporté le bruit d’un aspirateur ! J’ai envie d’embrasser ce garçon, lui dire que ce bruit de ménage m’est un délice, qu’il me tire les quelques larmes qu’il me reste à verser pour aujourd’hui.
Oui, je suis dans un cadre idyllique dont beaucoup rêvent, magnifique, extraordinaire, avec les plus chères de mes amies et j’aime cet aspirateur autant que j’ai envie de rentrer chez moi ou de faire sauter ce bateau. La catharsis est totale. Je prends conscience que je vais rentrer encore plus étrangère au monde que je ne l’étais déjà. Plus seule encore ? C’est ce qui me fait le plus mal. » [4]


[1Littéralement « invités » (au vu du prix, cet euphémisme m’a agacée sept jours durant), « équipage » et « tellement incroyable ! ».

[2La vie en Hétéronomie, en ligne depuis le 15 septembre 2010, est un blogue d’humeur et d’actualité, de réflexion et de pensée, sous la forme d’un regard croisé sur le monde entre Cécyle et Isabelle… alias Isabelle Thézé et Cy Jung.

[3Piste de course.

[4Cy Jung, « Bateau @1 », La vie en Hétéronomie, 4 septembre 2015.

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