Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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8 septembre 2015

J’ai découvert que j’étais noire à l’été 2013 moi qui avais vécu cinquante ans dans l’ignorance du fait que je suis blanche bien au-delà de ma condition d’albinos.
Ce basculement majeur d’une part non négligeable de mon identité, je le dois à une rencontre personnelle qui m’a portée à m’intéresser à la colonisation, à l’esclavage et aux relations difficiles de LaFrance avec ce pan majeur de son histoire. J’ai lu en quelques mois, avec frénésie et avidité comme on lit quand on se découvre, Aimé Césaire [1], Gisèle Pineau [2], Léonora Miano [3], Maryse Condé [4], Scholastique Mukasonga [5], Léopold Sédar Senghor [6] aussi, que j’ai, contrairement aux cinq précédents, très vite refermé. J’ai tenté la poésie de Léon-Gontran Damas invitée en cela par Christiane Taubira depuis l’hémicycle de l’Assemblée nationale lors du débat sur le mariage pour tous.

« Je vais vous dire [monsieur Mariton, NDCy] ce que vous aurait dit Léon-Gontran Damas par rapport à ce que vous venez de dire,
« Nous les gueux
« nous les rien
« nous les peu
« nous les chiens
« nous les maigres
« nous les Nègres
« Qu’attendons-nous
« Qu’attendons-nous pour faire les fous
« pisser un coup
« tout à l’envi
« contre la vie
« stupide et bête
« qui nous est faite ?
« Si nous, si nous nous n’accordons pas l’égalité des droits, si nous nous ne reconnaissons pas la liberté, nous leur disons, qu’attendez-vous pour faire les fous sur cette vie stupide et bête. » [7].

Ce passage est superbe. Je n’en ai guère lu plus. J’ai toujours du mal à lire la poésie, Damas n’y est évidemment pour rien.

J’étais allée à Gorée [8], vers l’âge de douze ans, et avais visité la Maison des esclaves ; je m’en souviens comme si c’était hier, ces plafonds si bas, ces salles si exiguës, la rugosité de ces pierres gravées par les suppliciés, et ces pontons qui mènent à une mer vide où l’on guette spontanément un bateau, mer immense, sans fin, une lourde porte en bois bloquant toute autre issue. Près de quarante ans plus tard, je suis allée à Petit-Canal [9], en Guadeloupe. Mon émotion était totale ; ma colère aussi de constater que les Marches des esclaves mènent à une église (pauvre Jésus !) et que pas grand-chose n’est fait pour valoriser la mémoire de ces femmes, de ces hommes, de ces enfants qui ont souffert en ce lieu.
J’ai fait le voyage en Airbus, plus confortable qu’une caravelle [10]. À mon retour, je me suis nourrie des publications en ligne d’un site dévoué à la cause de la réparation et de la reconnaissance citoyenne des afro-descendants [11]. J’ai regardé les femmes noires dans le métro. J’ai réfléchi à la question de savoir ce qu’est être noir ou blanc, notamment par le truchement de l’albinisme qui fait des noirs des personnes à peau blanche qui restent néanmoins des noirs, vis-à-vis d’eux-mêmes comme des autres. Être noir, n’est-ce donc pas qu’une couleur de peau ?
Cela ne l’est pas. Pas plus qu’être une femme est une question de sexe biologique ou être homosexuel une question de Choix d’objet [12]. Être noir, être une femme, être homosexuel (et quelques autres conditions encore) c’est être d’un certain côté du système de domination qui fonde l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste. Le comprendre m’a permis d’avoir une pensée plus globale sur cet ordre que je souhaite voir disparaître. J’ai écrit et publié sur mon site un texte qui affirme ma négritude. Il marque une étape dans ma réflexion politique. Il est assez court et son caractère fondateur mérite que je le reproduise ici. Je ne dirais pas mieux aujourd’hui.

D’un jour à l’autre : Si j’étais humaine, je serais… Nègre ?
Note liminaire (16 octobre 2013) : J’avais appris que les « Noirs », les « Blancs » et les « Jaunes » s’écrivaient avec une capitale initiale. Mais ce que l’on apprend doit parfois être mis en question. Je vous invite donc à lire cet article du LexCy(que) que je modifie ce jour [13] et à retirer de vous-même les capitales intempestives. Je trouverais peu convenable de le faire moi-même même si je les conteste aujourd’hui. J’aime l’idée que la pensée de chacun puisse évoluer, la mienne comprise, tout en assumant ce que l’on a pu dire ou faire au préalable. Hardi ! La route est longue… et si belle !
Le racisme — à l’instar du sexisme ou de l’homophobie —, avant d’être une posture individuelle, voire intime, est un système de domination : celui des Blancs sur les Noirs (au sens large du terme, je pourrais donc dire les « non-Blancs »). Ce système de domination s’est accompli dans l’esclavage et la colonisation sur fond de massacres et d’exterminations des peuples africains au nom du développement économique du Nord capitaliste. Puis l’esclavage a été aboli. La colonisation n’existe plus. C’est ce que m’ont appris mes livres d’histoire en oubliant de me préciser que le capitalisme utilise toujours le racisme comme système d’oppression afin que les Noirs (toujours au sens large) restent les prolétaires d’entre les prolétaires, asservis par les nécessités de leur survie, « nécessités » aux mains du Nord capitaliste qui possède les terres, les marchés, les outils de production et la technologie.
Voilà quelques évidences qui ne devraient pas prêter à discussion. C’est comme le sexiste. Qui peut croire encore aujourd’hui que ce n’est là que postures d’arrière-garde que quelques lois vont changer ? C’est aussi le cas de l’homophobie. Qui peut croire encore aujourd’hui que ce n’est là que simples phobies individuelles relayées par quelques prélats en manque de foi et autres leaders réactionnaires en déficit d’électeurs ? Qui peut croire… ? Tous celles et ceux qui ont déjà décroché à la lecture de ces lignes, sans doute, celles et ceux qui pensent que le monde va dans le bon sens et que la crise n’est qu’une crise passagère, celles et ceux qui, comme moi, militent depuis des années à la Ligue des droits de l’Homme, à SOS Homophobie ou à Osez le féminisme ! [14] en se disant que l’on va bien pouvoir y changer quelque chose si l’on force le législateur à… À quoi ?
À ouvrir le mariage à tous ? Je n’y reviens pas.
À rompre avec le grand capital, à mettre en marche la révolution écologique, à renoncer à nos privilèges pour que la fameuse « égalité des droits » ne soit pas mise au service de l’ordre bourgeois hétérosexiste et raciste, mais au service des personnes, des peuples constitués ou non en nation ou en État. Ne croyez-vous pas, en effet, qu’il serait temps de regarder l’histoire en face, de nous regarder droit dans les yeux, de penser notre avenir dans l’être plutôt que dans l’avoir ? Et changer le monde ?
Ce n’est pas le premier édito où je vous y invite, mais je voudrais le faire aujourd’hui en vous proposant de penser notre humanité dans ce qu’elle peut être au cœur de la rupture avec les systèmes d’oppression qui nous gouvernent. Qu’est-ce qui nous fait humain ? Qui sommes-nous, humain ? Quelle est notre histoire ? Quelle vie voulons-nous mener ? Quelle trace allons-nous laisser ? Et qu’est-ce qui peut nous être commun, à vous, à moi, et à tous les autres et qui fera que l’on comprenne enfin que ce qui nous divise ne sont que les intérêts matériels de ceux qui nous oppriment.
Prenez le temps de lire ces quelques lignes :
« C’est dire que la Négritude au premier degré peut se définir d’abord comme prise de conscience de la différence, comme mémoire, comme fidélité et comme solidarité.
« Mais la Négritude n’est pas seulement passive.
« Elle n’est pas de l’ordre du pâtir et du subir.
« Ce n’est ni un pathétisme ni un dolorisme.
« La Négritude résulte d’une attitude active et offensive de l’esprit.
« Elle est sursaut, et sursaut de dignité.
« Elle est refus, je veux dire refus de l’oppression.
« Elle est combat, c’est-à-dire combat contre l’inégalité.
« Elle est aussi révolte. (…) » [15].
Si à cet instant vous sentez en vous, là, au plus profond de votre être, que vous êtes Nègres, alors vous l’êtes et, plutôt que d’accrocher une petite main à votre poitrine [16], tendez-la à celles et ceux que vous aimez pour commencer à construire, là où vous êtes, un monde où l’ordre social sera fondé sur le respect des personnes, des cultures et de l’environnement. Pour ma part, oui, je suis Nègre, et même si je sais qu’il s’agit d’une posture politique qui ne m’exonère pas (ce n’est pas sa fonction) d’être Blanche, je suis Nègre parce que tel est l’enjeu de tous mes combats, tel est le sens qui a toujours guidé ma vie et mes identités. [17]

Ajout du 5 novembre 2015

Il me semble important de citer ici le texte de Audre Lorde [18] sur la colère et ses liens avec le racisme, parce ce qu’elle dit s’exprime dans une part essentielle de ma vie. En voici les trois premiers paragraphes.

« Le défensives racisme. Croyance en la supériorité intrinsèque d’une race sur toutes les autres, et ainsi en son droit à dominer, manifeste et implicite. Les femmes répondent au racisme. Ma réponse au racisme est la colère. J’ai vécu avec cette colère, en l’ignorant, en m’en nourrissant, en apprenant à m’en servir avant qu’elle ne détruise mes idéaux, et ce, la plus grande partie de ma vie. Autrefois, je faisais tout cela en silence, effrayée par le poids d’un tel fardeau. Ma peur de la colère ne m’a rien appris. Votre peur de cette colère ne vous apprendra rien, à vous non plus.
« La réponse des femmes au racisme signifie qu’elles répondent à la colère ; colère de l’exclusion, des privilèges immuables, des préjugés raciaux, du silence, des mauvais traitements, des stéréotypes, des réactions, des injures, de la trahison, et de la récupération.
« Ma colère est une réponse aux attitudes racistes, aux actes et aux présomptions engendrés par de telles attitudes. Si vos relations avec d’autres femmes reflètent ces attitudes, alors ma colère et les peurs qu’elle fait naître en vous sont des projecteurs qui peuvent être utilisés pour grandir, de la même manière que j’ai appris à exprimer ma colère, pour ma propre croissance. Mais comme chirurgie réparatrice, pas pour culpabiliser. La culpabilité et les réactions défensives sont les briques d’un mur contre lequel nous butons toutes ; elles ne conviennent à aucun de nos futurs. » [19]

Du plus loin que je me souvienne, je ressens en moi cette sorte de colère sourde qui parfois n’a pas eu d’autre moyen de s’exprimer que la violence ; comprendre que je suis noire m’a permis de prendre conscience de cette colère que je n’avais jusqu’alors pas identifiée en tant que telle. Souvent, je me demandais pourquoi je réagissais si vivement chaque fois que j’étais face à un événement, une attitude, une situation qui me « prenait aux tripes ». Cette colère fusait comme unique réponse possible à ce que je ressentais comme une injustice qui mettait en cause ce que je suis, comme si ce que je pensais avait une inscription physique en ma chair.
Maintenant, je sais. J’ai appris à la canaliser pour qu’elle ne se transforme pas en violence, sans perdre l’énergie qu’elle me donne de penser le monde et d’agir pour le changer. Mais cela ne marche pas à tous les coups (faute sans doute de l’avoir explicité dans les termes où je le fais à l’instant) et ce qui m’a portée à écrire ces Fragments d’un discours politique en est la preuve. J’aimerais parfois être exemplaire à tout point de vue. Ce n’est pas le cas. C’est bien, aussi, de le savoir ; cela évite de considérer que ce que l’on pense juste incarne la vérité. Ce que je pense n’incarne que ma colère. Il appartient à chacun, ou non, de la partager.


[1Aimé Césaire, La Tragédie du roi Christophe, Présence africaine (1963) ; Discours sur la colonisation, éditions Réclame (1950) ; Discours sur la négritude (1987), Présence africaine (2004).

[2Gisèle Pineau, L’espérance-macadam, Stock (1995) ; Chair piment, Mercure de France (1982) ; Fleur de barbarie, Mercure de France (2007) ; Morne Câpresse, Mercure de France (2008).

[3Léonora Miano, La saison de l’ombre, Grasset (2013).

[4Maryse Condé, Segou ; T1 Les Murailles de terre, Robert Laffont (1984) ; T2 La Terre en miettes, Robert Laffont (1985) ; Histoire de la femme cannibale, Gallimard (2005).

[5Scholastique Mukasonga, Notre-Dame du Nil, Gallimard (2012).

[6Léopold Sédar Senghor, Ce que je crois : négritude, francité et civilisation de l’universel, Grasset (1988).

[7Réponse de Christiane Taubria, Garde des Sceaux, à Hervé Marriton, député, lors du débat sur l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe, 6 février 2013. La citation de Léon-Gontran Damas est empruntée à Black Label, Gallimard (1956).

[8Cette petite île en face de Dakar (Sénégal) fut l’un des points de départ des esclaves d’Afrique. C’est un lieu de mémoire reconnu comme tel par l’ONU en 1978. Le lieu fait également partie du patrimoine commun de l’humanité (Unesco).

[9Petit-Canal était l’un des points d’arrivée des esclaves dans les Antilles françaises. Il subsiste l’escalier appelé « Marches des esclaves » qui menait à l’esplanade où ces femmes, ces hommes, et ces enfants étaient vendus, sombre escale dans leur vie de servitude.

[10Ces bateaux, utilisés au XVe siècle par les Portugais pour les explorations au long court, n’ont sans doute pas servi de navires négriers. Je ne pouvais pas m’affranchir de l’homonymie avec l’avion.

[11Une autre histoire ; ce site prend parfois des positions qui ne sont pas les miennes mais il demeure une source d’information intéressante ; à relativiser, comme toute source.

[12« Acte d’élire une personne ou un type de personne comme objet d’amour. », Jean Laplanche & Jean-Bertrand Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF (1967).

[13Cy Jung, « Noir parisien et Parisien noir », LexCy(que) amendé le 16 octobre 2013.

[14J’ai cessé tout engagement à Osez le féminisme ! en décembre 2014, cette association accumulant des prises de position, des postures et des modes d’action où la « comm’ » et l’accès aux médias deviennent des fins en soi, avec des moyens qui me semblent contraires à l’objectif poursuivi. La fin ne justifie pas tous les moyens, surtout pas ceux qui lui font perdre son sens.

[15Aimé Césaire, Discours sur la négritude (1987), Présence africaine (2004).

[16Très vite après sa création en 1984, SOS racisme adopte comme symbole fort une main ouverte où on lit « Touche pas à mon pote ». Cette main, jaune à son origine, est notamment déclinée en badges que nous sommes nombreux à avoir portés très longtemps en dehors même de toute manifestation politique.

[17Cy Jung, Édito D’un jour à l’autre, cyjung.com, 30 août 2013.

[18Audre Lorde (1934-1992) est une écrivaine noire, lesbienne, féministe et militante contre le racisme.

[19Audre Lorde, « De l’usage de la colère, la réponse des femmes aux racisme » (« The Uses of Anger : Women Responding to Racism »), discours d’ouverture à la conférence de l’Association nationale des études femmes à Storrs dans le Connecticut, juin 1981.

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