Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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7 septembre 2015

La « crise des réfugiés », comme on dit, me paraît symptomatique de cette idée que les solutions proposées par les organisations internationales, les gouvernements ou les associations ne peuvent avoir d’effet tant elles entretiennent l’ordre établi, celui-là même qui les produit.
Les flux migratoires du Sud vers le Nord ne sont pas un fait nouveau. Depuis ces cinquante dernières années, ils ont toujours été « réglés » à grand renfort de lois liberticides sur fond de xénophobie non larvée et de décolonisation mal assumée, avec d’un côté un discours de plus en plus sévère, de l’autre l’accueil en catimini de cette main-d’œuvre qui produit une bonne partie de notre richesse nationale.
Si je voulais être cynique, je dirais que ces immigrés d’aujourd’hui sont les esclaves d’hier à cette double différence qu’ils paient leur voyage et que c’est leur salaire qui sert de pacotille pour que d’autres aient envie de venir à leur tour. Je ne veux pas être cynique. C’est aussi pourquoi je tente l’écriture de ces Fragments d’un discours politique. Mais comment, en fin de compte, dire les choses autrement ? Comment ne pas remarquer que l’on organise cette immigration de la même façon que l’on a organisé le commerce triangulaire et que, sans cette main-d’œuvre corvéable à merci du fait même de son extrême précarité, notre richesse ne serait pas ce qu’elle est ?
À cette immigration que l’on qualifie fort pudiquement d’« économique », s’ajoute ces derniers mois une immigration géopolitique liée (entre autres) à la guerre en Syrie. Et là, c’est effectivement une nouveauté. D’ordinaire, les réfugiés victimes d’une guerre restent dans leur zone géographique, s’installant pour fuir la violence dans les régions et pays limitrophes avec l’espoir, sans doute, de revenir chez eux dès la guerre terminée. Là, par un phénomène dont j’ignore la source, les réfugiés syriens, afghans, érythréens, voire libyens (et sans doute d’autres) rompent avec cette logique de proximité et tentent au péril de leur vie de venir en Europe avec, semble-t-il, l’idée d’un tremplin possible vers les États-Unis d’Amérique.
Et voilà qu’après Sangatte et Calais, c’est toute l’Europe qui est confrontée à la misère, à la mort, à l’exode de ces centaines de milliers de personnes, sur ses côtes, sur ses routes, dans ses trains. Ces personnes, qui n’ont rien d’autre que leur vie en poche et l’espoir de la sauver, viennent mourir sur nos plages, comme de vulgaires baleines. Et que se passerait-il si une vulgaire (pardon magnifique !) baleine (blanche, de préférence) venait s’échouer sur la Croisette ? Oh ! ça, il y en aurait du monde pour la bichonner, la nourrir, la rafraîchir… et la remettre à la mer ?
C’est là le destin d’une baleine de sillonner les courants pélagiques ; ce n’est pas celui de ces réfugiés que l’on a pourtant refoulé sans vergogne des mois durant jusqu’à ce que les images deviennent insupportables. Je dis « on », car j’appartiens à ce monde même si j’en conteste l’ordre. J’ai ma part de responsabilité dans sa maintenance, ne serait-ce que par ma frilosité spontanée à accepter le désordre auquel j’aspire.

Aujourd’hui, on assiste à un élan de solidarité internationale après la publication de la photo d’un enfant retrouvé sans vie sur une plage turque [1], élan qui touche d’ailleurs peu la France. L’Allemagne assouplit ses conditions d’exercice du droit d’asile, ses citoyens organisent l’accueil des réfugiés et huit mille personnes se réunissent place de la République. C’est peu, en dépit de la couverture médiatique de l’événement. Deux sondages successifs indiquent que, même sous le feu de l’émotion, les sondés ne sont pas favorables à un plus grand ou à un meilleur accueil des étrangers sur le sol français [2]. Pourquoi ?
Il me semble que l’histoire coloniale de la France n’y est pas extrinsèque. Notre pays n’a jamais vraiment fait le deuil de ses colonies ni de ses esclaves ; la persistance d’un racisme autant institutionnel (ségrégation territoriale, économique et sociale des étrangers ou des personnes supposées telles de par la couleur de leur peau ou leur patronyme) qu’individuel (intériorisation de l’idée que les étrangers seraient inférieurs par nature, comportements de rejet et de violence qui vont avec) rend légitime l’idée qu’il faut protéger notre territoire de toute invasion aussi vaillamment que Charles Martel lors de la bataille de Poitiers quand il remporta la victoire face aux Sarrasins conduits par l’émir de Cordoue Abdel Rahman [3].
N’oublions pas la première rédaction de la Constitution de la Ve République où le président de la République n’était pas élu au suffrage universel direct parce que les Algériens, alors Français, votaient [4]. Nous sommes loin de 1958, paraît-il ; loin dans le temps mais pas dans les mœurs politiques et sociales. Que sont devenus ces harkis depuis le temps où on les a parqués à la campagne pour qu’ils n’investissent pas trop nos villes ? LaFrance ne les a-t-elle jamais considérés comme de « vrais Français » ?
J’adopte d’emblée le parler créole « LaFrance » pour mieux affirmer la pleine et entière responsabilité de l’État qui mène une politique migratoire qui ne poursuit qu’un seul but : fournir à l’économie (au capital) la main-d’œuvre à statut illégal (donc précaire, donc peu chère) qui permet d’assurer des coûts de production garantissant les profits des actionnaires. Et ainsi va l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste, un ordre redoutable d’exploitation à diverses strates qui place chacun dans un statut d’oppresseur et d’opprimé afin de garantir sa pérennité.

Ajout du 4 novembre 2015

Hier, devant un aréopage d’étudiants de l’Institut politique d’études de Paris (Science Po), le Premier ministre, Manuel Valls, évoque l’institution du vote des étrangers non communautaires [5] aux élections locales, mesure inscrite au programme du candidat Hollande aux présidentielles de 2012. Le Monde rapporte :

« À ses yeux, non seulement cette réforme « ne peut pas se faire » faute d’une « majorité qualifiée », mais elle n’est « plus une priorité » car « le vrai sujet » est de « renouer avec la naturalisation », ajoutant qu’il est « convaincu qu’elle ne sera pas proposée à la prochaine présidentielle ». « Il ne faut pas courir derrière des totems », conclut M. Valls, redevenu briseur de tabous l’espace d’un instant. » [6]

On me dira que le revirement n’est pas nouveau puisque la mesure était inscrite dans les 110 propositions pour la France de François Mitterrand en 1981 puis de nouveau dans sa Lettre à tous les Français en 1988 [7]. La différence me semble que Manuel Valls y renonce par conviction de l’ineptie que représente à ses yeux ce vote quand François Mitterrand l’a fait par dépit. Mon point de vue est très partial ; j’ai beaucoup d’admiration pour François Mitterrand là où Manuel Valls ne sait que nourrir mon mépris. Je laisse donc chacun juge des promesses non tenues.
Ce qui m’intéresse surtout est de constater que cette mesure, qui nous semble si irréaliste, ne l’a pas été pour les constituants de 1793.

« Tout homme né et domicilié en France, âgé de vingt et un ans accomplis, tout étranger de vingt et un ans, qui, domicilié en France depuis une année, y vit de son travail, ou acquiert une propriété, ou épouse une Française, ou adopte un enfant, ou nourrit un vieillard, tout étranger enfin qui sera jugé par le Corps législatif avoir bien mérité de l’Humanité est admis à l’exercice des Droits de citoyen français. » [8].

Je remarque que c’est cette même Convention qui, par un décret du 16 pluviôse an II (4 février 1794), abolit l’esclavage, avant que Napoléon ne le rétablisse en 1802. Est-ce que Manuel Valls compte suivre l’exemple de l’empereur ? Au vu des réformes en cours du Code du travail et de la précarisation toujours plus grande des travailleurs au sein de l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste, je pose la question, au moins pour le plaisir de la poser.


[1Il s’appelait Aylan Shenu. Il avait trois ans. Il est mort le 1er septembre 2015 noyé avec son frère de cinq ans, sa mère et neuf autres personnes (dont trois enfants) suite au naufrage d’une embarcation de fortune tentant de nuit la traversée entre Bodrun (Turquie) et les îles grecques de Kos. La diffusion par les médias du monde entier de l’image de son corps échoué a déclenché un élan de solidarité et obligé les gouvernements à « prendre des mesures ». Pendant ce temps, d’autres réfugiés meurent tous les jours sur des embarcations de fortune. Deux mille personnes pour les sept premiers mois de 2015 dit Le Parisien dans un article du 4 août 2015. Combien depuis ? ?

[2Sondage Elabe pour BFM TV publié le 2 septembre 2015 au soir : à la question « Selon vous, la France doit-elle accueillir une part des migrants et réfugiés qui tentent actuellement de gagner l’Union européenne, notamment en provenance de Syrie ? », 56 % des sondés ont répondu « non », contre 44 % « oui ». Sondage Odoxa pour Le Parisien, publié le 6 septembre 2015 : « 55 % des sondés sont opposés à l’assouplissement des règles d’accueil considérant que 62 % des sondés estiment qu’il faut les [les réfugiés syriens, NDCy] traiter comme des migrants comme les autres. »

[3C’était en 732, ou 733, selon les historiens. Mais l’histoire de France est chargée de mythes qui fondent l’identité nationale. Les connaître est le seul moyen efficace de s’en départir et ne pas les abandonner aux nationalistes de droite comme de gauche. Cette victoire symboliserait la lutte de l’Europe chrétienne contre l’invasion musulmane, de quoi faire rêver nombre de nos hommes politiques, j’imagine.

[4Ce n’est qu’après les accords d’Évian qui scellèrent l’indépendance de l’Algérie qu’une modification constitutionnelle est intervenue par voie référendaire (28 octobre 1962) pour que l’élection du président de la République se fasse au suffrage universel direct uninominal à deux tours (loi du 6 novembre 1962).

[5Les ressortissants de l’Union européenne votent aux élections locales et européennes après que le traité de Maastricht (1992) ait établi une « citoyenneté européenne ». C’est d’ailleurs sur cette promesse d’une Europe politique que j’avais voté « Pour » au référendum du 20 septembre 1992 valant ratification de ce traité puis en 2005 à celui valant ratification de la Constitution européenne. Je ne le regrette d’ailleurs pas même si la promesse n’a pas été tenue. Elle reste possible.

[6Bastien Bonnefous, « À Sciences Po, Manuel Valls enterre le droit de vote des étrangers », lemonde.fr, 4 novembre 2015.

[7Ces deux textes programmatiques ont nourri la vie et l’histoire politique des années 80. Les deux avaient une forme originale pour l’époque, une liste de propositions très concrètes en 1981 (la plupart ont été réalisées), une longue lettre de vingt-cinq pages où le président sortant s’adressait directement aux électeurs en 1988.

[8Constitution de l’an I adoptée par la Convention montagnarde le 6 messidor an I (24 juin 1793), article 4. Promulguée le 10 août de la même année, elle n’a pas été appliquée. On en trouve le texte sur le site du Conseil constitutionnel.

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