Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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21 & 25 novembre 2015

Alors que je continue à corriger ces Fragments d’un discours politique et à les augmenter, LaFrance s’enfonce dans la guerre et l’état d’urgence, le président de la République, son gouvernement et le Parlement ayant décidé de concentrer leur réponse au terroriste sur des actions militaires en Syrie et sur des mesures attentatoires aux libertés, soi-disant pour que la police puisse agir avec rapidité. Qui peut croire que la violence islamiste se réglera ainsi ? Beaucoup de monde, semble-t-il. J’en suis affligée autant qu’inquiète, ce d’autant qu’il me semble que cela encourage l’expression du nationalisme et des groupes d’extrême droite racistes et xénophobes par nature.
J’ai par exemple découvert le samedi 21 novembre 2015 au matin un tag de deux mètres carrés très bien dessiné sur un bâti dans un square où je vais dérouler. Un drapeau français, un slogan, « + de poilus – de barbus » et la signature du Bloc identitaire. Repeint dans la journée par les services de la Ville de Paris, le tag a été refait dans la nuit. Ce me semble avérer une action bien préparée ; la reproduction du tag sur la page Facebook de ce groupe le confirme. Ce tag est à trois cents mètres d’une salle de prière musulmane, dans un quartier où les « tensions communautaires » n’ont d’égal que les trafics organisés, les seconds créant un climat d’insécurité que l’actualité politique transforme un rejet des jeunes présumés musulmans. Je dis bien « présumés » car j’ignore tout à fait s’ils le sont, ce à quoi mes voisins répondront qu’ils sont « noirs » ou « arabes » ; alors… n’est-ce pas finalement la même chose ?
Ce n’est qu’un exemple, bien sûr. Il me paraît caractéristique de la cristallisation des opinions vers la légitimation d’une violence sociale ordinaire sur fond de racisme institutionnel. Quand le président de la République produit un discours particulièrement martial, comment s’étonner que des nazillons en mal d’action se sentent légitimes à exprimer plus fort leur opinion et à actionner les leviers de la provocation raciste et islamophobe ? La mairie du 14e a été particulièrement réactive mais ce tag n’est forcément pas isolé. Combien d’élus auront laissé faire parce que le slogan sonne bien à leurs velléités d’en découdre, provocateur, sans trop, islamophobe et nationaliste, sans trop ?
Ils sont en tout état de cause plus nombreux que ceux qui s’élèvent contre l’accélération, à l’occasion des attentats du 13 novembre, de ce choix sécuritaire amorcé depuis les attentats du 11 septembre 2001 détruisant les deux tours du World Trade Center à New York [1]. Il n’y a que six députés qui ont voté contre l’état d’urgence [2], trois écologistes et trois valeureux socialistes qui semblent s’être ainsi exposés à des sanctions [3]. Les associations de déférence des droits de l’Homme, des personnalités, des intellectuels sont heureusement sur le pont, autant par principe que par pragmatisme, chacun sachant que ces choix sécuritaires ne mènent nulle part, même ceux qui s’en réfèrent, j’en suis sûre. La liste n’est pas si courte mais n’atteint pas celles et ceux et hen qui détiennent les rênes du pouvoir législatif et réglementaire. Je n’en fais pas l’inventaire. Je citerai juste ce titre d’un article du quotidien suisse Le Temps, « L’État islamique propose une vie plus excitante que de travailler au McDonald’s », citation d’un « spécialiste anglo-saxon du terrorisme islamiste » interviewé par le journal [4]. L’analyse, réduite au titre, est un peu courte mais tout y est de l’alternative possible à l’état d’urgence.
Cela ne règle bien sûr pas la question de la sécurité, incontournable sécurité, même pour moi qui ne souhaite pas aliéner ma liberté à l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste qui, à l’évidence, profite des circonstances [5] pour serrer une fois encore la vis afin, sans doute, de soumettre un peu plus le peuple en ces temps où la crise pourrait réveiller ses pulsions revendicatives et protestataires autrement que par un vote massif pour le Front national. Cela fait quelques jours que j’y réfléchis : comment vivre en sécurité sans un excès de police, de surveillance et d’actions militaires ?

Ces attentats m’ont bien sonnée. Ce n’est que quelques jours après que j’ai repensé à l’un des axes fondamentaux de la non-violence politique que le Mouvement pour une alternative non violente [6] prônait et mettait en œuvre sur le plateau du Larzac : la défense civile. J’ai retrouvé dans ma bibliothèque une brochure de cette organisation qui a résisté à trente-cinq ans de déménagements et de tris réduisant la catégorie « livres de référence » à une étagère de quatre-vingts centimètres. Une sacrée référence donc ! Son titre, Pour le socialisme autogestionnaire, une non-violence politique ; sa date de publication, 1977. Cent vingt-huit pages, dont trente et une où il est question d’aller « Vers une défense populaire non violente » [7].
Je les ai lues avec avidité. L’analyse sur la nécessaire réponse non violente à toute attaque armée, ses difficultés, ses contradictions est imparable. L’organisation d’une défense populaire non violente (DPNV) reste plus compliquée et pensée, dans cette revue, uniquement en cas d’occupation du pays par une puissance étrangère ou de putsch militaire après une révolution socialiste. Comment se libérer de ces jougs sans faire usage de la même violence armée ? Par la résistance non violente, un peu celle que je propose ici élevée à la puissance d’une large mobilisation populaire.
Mais que faire dans le cas qui nous occupe ? Que faire pendant un attentat ? Comment participer à la résistance face au terrorisme islamiste international de manière non violente, citoyenne et respectueuse des libertés individuelles et collectives ? Je n’ai rien trouvé chez les héritiers du MAN à ce sujet : les attaques du 13 novembre sont une première sur le sol français, il faut le temps d’y réfléchir ; la sécurité populaire non violente se construit par ailleurs dans la durée et en amont de ces actions terroristes.
C’est ce qui ressort, en tout cas, d’un long article que Reporterre a consacré à la non-violence comme réponse au terroriste.

« Quand survient l’attentat, il est trop tard, admet Baptiste Anguis, chargé de projet au sein de l’ONG. C’est en amont qu’il faut agir, en construisant une culture de paix. » Prendre du recul et de la hauteur, c’est une des invitations de la non-violence : « La culture qui domine nos sociétés est structurée par l’idéologie de la violence nécessaire, légitime et honorable. Désarmer le terrorisme, c’est d’abord désarmer cette idéologie », estime Jean-Marie Muller. » [8]

Voilà pourquoi l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste nous propose toujours plus de servitude et de répression, toujours moins de liberté, et nous invite à participer à la lutte contre le terrorisme international en collaborant avec la police et l’armée, en étant de gentils citoyens zélés et attentifs plutôt que de s’intéresser aux causes profondes de ces attaques tant cela reviendrait pour lui à se tirer une balle dans le pied. Il n’est pas question que je cède à l’injonction parce que je refuse de restreindre mes activités, donc une part de ma liberté, au nom de ma sécurité, ou plus exactement au nom de la sécurité de l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste. Car c’est bien lui qui se protège de cette violence qu’il a lui-même produite. Ne nous laissons pas abuser par le discours officiel : l’intérêt général n’est pas de sauver des vies ; l’intérêt général est que l’ordre règne.
Je n’ai plus le droit de manifester collectivement ? Je le ferai individuellement, ce que je m’apprête d’ailleurs à faire cet après-midi [9] en allant me recueillir du côté du Bataclan, des 10e et 11e arrondissements après qu’un hommage collectif annoncé par une section de la LDH parisienne ait étrangement disparu de tous les écrans. Je le ferai car je considère que la résistance à Daech c’est aussi défendre mes libertés. Mais, face à un kalachnikov, que faire ? Appeler la police, bien sûr. Et embrasser ses fonctionnaires s’ils me sauvent la vie. Évidemment. Mais n’y a-t-il pas, avant cette confrontation, des actions de défense civile non violente que l’on peut organiser pour être prêts si nécessaire ?
Que l’on ne me réponde pas que le renseignement et le contrôle des personnes sont un bon moyen de prévenir ces attentats ! C’est un moyen, c’est évident, mais il reste un moyen qui fait usage de la force autant qu’il requiert toujours plus d’atteintes à nos libertés : écoutes, surveillances, fichages, indics… Cela me rappelle la « vieille principale locataire » cette commère des Misérables qui a permis à Javer de retrouver Jean Valjean.

« La vieille principale locataire, créature rechignée, toute pétrie vis-à-vis du prochain de l’attention des envieux, examinait beaucoup Jean Valjean, sans qu’il s’en doutât. Elle était un peu sourde, ce qui la rendait bavarde. Il lui restait de son passé deux dents, l’une en haut, l’autre en bas, qu’elle cognait toujours l’une contre l’autre. Elle avait fait des questions à Cosette qui, ne sachant rien, n’avait pu rien dire, sinon qu’elle venait de Montfermeil. Un matin, cette guetteuse aperçut Jean Valjean qui entrait, d’un air qui sembla à la commère particulier, dans un des compartiments inhabités de la masure. Elle le suivit du pas d’une vieille chatte, et put l’observer, sans en être vue, par la fente de la porte qui était tout contre. » [10]

La surveillance policière, ou celle de mes voisins, n’est évidemment pas la solution de défense non violente que je cherche.
J’ai par contre repensé aux propos d’urgentistes intervenus sur les lieux des attaques. Ils ont expliqué que beaucoup de personnes ont été sauvées parce que le « bon geste » a été fait à temps, en l’espèce arrêter une hémorragie. Je ne sais pas arrêter une hémorragie. Je ne connais pas les gestes de premiers secours. Ne conviendrait-il pas que les pouvoirs publics « arment » la population de ce savoir afin de réduire, autant que faire se peut, le nombre de personnes qui meurent lors de ce type d’attentat ? Cela n’arrête pas les balles ; mais, si cela réduit leur puissance de mort, n’est-ce pas déjà un début de défense ? Je ne suis pas la seule à avoir eu cette idée simple, les demandes de formation en premiers secours sont en forte augmentation depuis le 13 novembre [11].
Il circule également sur le Net des « consignes » sur « Que faire face à un terroriste ? » Rien de bien sérieux dans ce que j’ai pu en lire à part conseiller aux personnes de s’enfuir, se cacher, faire le mort ou se défendre par tout moyen. Il est également conseillé de se concentrer sur ce que l’on voit afin de ne pas se laisser embarquer par l’émotion. Cela dit, des consignes efficaces existent forcément. Pourquoi les citoyens ne sont-ils pas formés à agir, à réagir, face à des violences ? Même se sauver n’est pas un acte simple. Vers où ? Courir ou ramper ? On le voit lors des incendies, des personnes se jettent par les fenêtres plutôt que de se calfeutrer en attendant les secours comme le veut la consigne officielle. Et moi qui sais qu’il faut se calfeutrer, serais-je capable de le faire, d’avoir les ressources psychiques pour rester calme et agir comme il se doit ?
Je l’ignore, mais ce que je sais c’est qu’une personne à qui l’on a un jour prodigué des consignes a plus de chance de les appliquer si nécessaire que si elle n’en a jamais entendu parler. Dans les entreprises, les administrations, les écoles, les hôpitaux, il existe des exercices d’évacuation, souvent réalisés avec une certaine désinvolture. Il me semblerait efficace, pour la défense populaire non violente, comme pour la sécurité civile du quotidien, que ces entraînements soient plus fréquents, pris au sérieux, assortis d’exercices sur comment éteindre un feu, comment se protéger d’un péril, attaques terroristes comprises.
Je pensais enfin que l’on pourrait assortir cette formation aux premiers secours et à la défense personnelle d’une formation de (au moins) tous les personnels de sécurité, non au maniement des armes, mais au désarmement et à l’immobilisation des personnes. C’est ce que j’apprends pour l’épreuve de jujitsu pour mon passage de ceinture noire de judo. Il s’agit de techniques simples qui jouent sur la surprise et le déséquilibre de son partenaire. On n’arrête pas les balles avec les mains comme dans les films de kung-fu. Non, on apprend juste à désarmer pour immobiliser ou se donner le temps de fuir. Cela peut sembler trop simple pour être efficace. Il me paraît pourtant que c’est là une piste tout à fait envisageable tout en restant dans la non-violence car cette défense ponctuelle n’est que retournement de la violence de l’autre pour s’en défaire.

Former, donc ; se préparer ; savoir quoi faire. On en revient à l’éducation populaire, toujours et encore, à la nécessité d’instruire chacun pour qu’il soit acteur de son existence, ici acteur de la défense non violente de sa vie et de celle des autres. On pourrait craindre que cela soit anxiogène puisqu’il s’agit d’avoir conscience du péril. Le savoir n’est pas anxiogène. C’est devoir faire face à un événement violent, imprévu et apparemment ingérable qui l’est. Être démuni, impuissant. Se sentir le jouet d’une force qui nous dépasse. Un peu comme la résistance à l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste : n’avoir aucune conscience de ce qui le fonde et de son fonctionnement ordinaire donne sans doute l’illusion que l’oppression n’existe pas ; dès l’illusion levée, ne pas savoir que faire nous assujettit ; penser, agir, nous libère.
Il doit y avoir d’autres moyens d’envisager la défense civile non violente et je verrais bien la Journée défense et citoyenneté s’emparer de la question et être dotée des moyens nécessaires à ces formations aux premiers secours, à l’évacuation et à la protection personnelle et à tout ce que l’on jugerait utile pour former chacun à la défense active non violente. L’armée, qui gère ces journées, est-elle capable d’un tel virage idéologique ? Si elle en reçoit l’ordre, bien sûr. C’est le propre de l’armée d’obéir. Profitons donc de ce qu’elle sait faire quand cela peut être mis au service du changement de perspectives à laquelle on aspire. Qui sait ? Les chemins qui mènent à Damas révèlent parfois de belles surprises [12] !


[1Après son élection en mai 1981, François Mitterrand avait permis l’abolition de lois et tribunaux d’exception comme une partie de la loi « Sécurité et liberté » (loi nº 81-82 du 2 février 1981) initiée par le président Giscard d’Estaing dans un contexte électoral tendu, ou les Tribunaux permanents des forces armées (TPFA). La réforme du Code pénal (achevée en 1992) et l’abolition de la peine de mort (1982) complètent ce bol d’air donné aux libertés. Depuis, chaque fait divers et chaque acte terroriste (principalement depuis le 11 septembre 2001) sont l’occasion de porter atteinte aux droits et libertés au nom de la sécurité et des « droits des victimes ». La dernière loi en date, la « loi renseignements » en vigueur depuis le 3 octobre 2015, est finalement passée comme une lettre à la poste. Quelles seront les prochaines ? La constitutionnalisation de l’état d’urgence et l’extension de la déchéance de nationalité. Ces mesures sont annoncées…

[2Pouria Amirshahi, Gérard Sebaoun, Barbara Romagnan, Sergio Coronado, Isabelle Attard et Noël Mamère.

[3Ils seront « convoqués » après les élections régionales pour s’expliquer, indique la direction du PS ce 25 novembre 2015, tout en précisant que des sanctions ne sont pas prévues. La suite le dira.

[4Jason Burke, « L’État islamique propose une vie plus excitante que de travailler au McDonald’s », propos recueillis par Sylvain Besson, LeTemps.ch, 19 novembre 2015.

[5Que penser d’autre quand les manifestations pour le climat sont interdites alors que les marchés de Noël rouvrent les uns après les autres ? Le commerce serait plus important que le climat ? Il semble.

[6Le Mouvement pour une alternative non violente a été fondé en 1974 par Jean-Marie Muller, philosophe de la non-violence. Il est toujours actif. Je le découvre à l’occasion de ce travail.

[7MAN, Pour le socialisme autogestionnaire, une non-violence politique, supplément à la revue Alternative non violente (15-16), 1977.

[8Lorène Lavocat, « La non-violence est « la meilleure réponse au terrorisme », Reporterre, 21 novembre 2015.

[9Une pluie froide et battante m’y a fait renoncer. La pluie plus forte que l’état d’urgence ? Forcément.

[10Victor Hugo, Les Misérables, Tome II « Cosette », Chapitre IV « Les remarques de la principale locataire » (1862).

[11« Formation aux premiers secours : « 15 000 personnes ont déjà contacté la Croix-Rouge », Patrice Dallem, directeur de l’urgence et du secourisme à La Croix-Rouge française, lacroix.fr, 23 novembre 2015.

[12Allusion à la conversion de Paul sur le chemin de Damas, Actes des apôtres (26).

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