Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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14 novembre 2015 — Reconstitué le 8 décembre 2015

Depuis le 2 novembre, j’avais repris ces Fragments d’un discours politique à leur début pour en prendre la mesure, les augmenter, les corriger. J’ai interrompu cette correction pour écrire un texte, ce 14 novembre 2015, un texte qui disait mon effroi, mon incompréhension et mon affliction suite aux attaques terroristes de la nuit : un mort aux abords du stade de France, quinze morts aux terrasses du restaurant le Petit Cambodge et du bistrot le Carillon, cinq mort à la brasserie Café Bonne Bière et au restaurant Casa Nostra, dix-neuf morts au restaurant La belle Époque, deux blessés graves au café-brasserie Comptoir Voltaire et quatre-vingt-dix morts à la salle de spectacle du Bataclan.
Cent trente morts, en tout.
On dénombre également trois cent cinquante-deux blessés plus tous celles et ceux et hen qui étaient présents, à jamais marqués par cette violence, celles et ceux et hen qui ont perdu un proche, vous, moi, sonnés. Incrédules.
Si on me le permet, j’ajoute à ce bilan les dix terroristes morts pendant ces attaques ou lors de l’assaut de Saint-Denis [1] quelques jours plus tard. Je dis « dix », c’est le compte que j’ai réussi à établir, sans en trouver une liste officielle tant ces morts-là ne nous touchent pas en tant que tels. Ne sont-ils pas responsables de leur propre mort ? Ils le sont. Ne sont-ils pas des assassins ? Ils le sont. Ces hommes et cette femme sont aussi des personnes et rien ne leur retire cette qualité. Je ne les pleure pas. Je ne les plains pas. Je dis simplement qu’en termes de vies humaines, la leur appartient au bilan général de ces attentats.

J’en étais donc à la relecture de ces Fragments et j’arrive à celui-ci du 14 novembre 2015 pour le corriger, comme les précédents. Je découvre alors qu’il n’est plus présent dans mon texte. Déjà, la censure ? Je plaisante, bien sûr. Je m’en vais voir du côté de mes sauvegardes : même celle du 15 novembre ne contient pas cette part de mon document. Je dois en conclure que j’ai fait une erreur au moment de l’enregistrement de mon texte et je peste. Je n’aime pas que ces mots écrits à cet instant soient perdus autant qu’il m’est impossible de les retrouver.
Il me reste juste le document où je compile le déroulement de ce texte, les références, les idées. Il indique :

« Attentats à Paris.
« Mon émotion.
« Défendre la liberté contre les mesures sécuritaires et liberticides. »

C’est l’essentiel. Je ne peux pourtant m’en contenter, tant l’émotion manque, justement, cette émotion que je sens encore vive en dépit du temps qui passe et de l’état d’urgence qui catalyse ma colère.
J’ai retrouvé ce que j’ai publié sur ma page Facebook, le 14 novembre dans la matinée, pour partager mon effroi avec l’intention, aussi, qu’il soit public que je n’étais pas parmi les victimes ; les textos et les mails inquiets avaient afflué dans la nuit. Au-delà de ces événements, il me semble essentiel de ne pas jouer de l’inquiétude des autres.

Bonjour,
Ce matin, je suis allée dérouler avec un brassard noir. La nuit a été courte dans l’attente d’informations, dans l’espoir de comprendre. Le réveil a été particulièrement douloureux. Je suis sonnée, comme vous toutes et tous et hen. Sonnée.
Un brassard noir.
À cette heure, je ne sais que porter le deuil. L’émotion est trop forte. L’incrédulité aussi.
Je vais écrire ; j’ai besoin de renouer avec la liberté.
Je vous embrasse fort ! Prenez soin de vous.
 [2]

Dans la soirée, avec Isabelle Thézé, nous avons écrit un billet en Hétéronomie mis en ligne le dimanche 15. L’émotion est intacte. L’état d’urgence est proclamé. Notre urgence devient la liberté.

Charlie @9
Ce matin, Cécyle avait programmé un billet sur sa ceinture noire. Vous le lirez mardi. Car ce matin, il y a urgence à dire notre peine et notre effroi, à exprimer notre fraternité avec les victimes et leurs proches, à vous témoigner notre affection à vous Hétéronautes, avec qui nous partageons nos billets au fil des jours.
Urgence.
C’est l’état d’urgence.
La vie en Hétéronomie continue même si nous sommes sonnées. La vie continue. Et avec elle, plus que jamais, nos engagements pour la liberté. Elle seule nous sauvera de tous les obscurantismes et de toutes les barbaries. C’est elle qui était visée, dans ces rues populaires de Paris, ces cafés, ces restaurants, au Bataclan, au Stade de France ; la liberté de boire un verre, d’écouter de la musique, d’assister à un match de foot. Après la liberté de création et de croyance en janvier, la liberté du quotidien.
Nous sommes d’autant plus touchées que les quartiers visés dans Paris sont des quartiers où Isabelle a vécu, des quartiers où elle compte beaucoup d’amis, des quartiers qu’elle traverse presque tous les jours. Nous sommes touchées au cœur, comme vous toutes et tous, avec la proximité qui rend ce bain de sang encore plus insupportable.
Demain, ou après-demain, nos billets reprendront leur cours mais nous, nous n’oublierons pas. Nous sommes marquées à jamais par ce deuxième attentat majeur à Paris pour cette seule année 2015. Notre chair est intacte mais nous sommes blessées dans notre citoyenneté. Nous sommes vivantes ! Nos pensées les plus intimes vont à tous celles et ceux qui ont perdu la vie dans ces attaques, dans cette guerre et toutes les autres. Il nous appartient d’honorer leur mémoire en défendant partout les valeurs qui fondent la République, la justice et la démocratie, la liberté, l’égalité, la fraternité.
Prenez soin de vous. La lumière a besoin de nous tous pour ne jamais s’éteindre.
 [3]

[1La police est intervenue à Saint-Denis dans un appartement où était retranché le commendataire présumé de ces attaques. Il était en présence d’un homme et d’une femme qui n’a, à ma connaissance, pas participé directement aux attaques. Ces trois personnes sont mortes.

[2Cy Jung, écrivaine, page officielle, 14 novembre 2015.

[3Isabelle Thézé & Cy Jung, « Charlie @ 9 », La vie en hétéronomie, 15 novembre 2015. Ce billet est illustré par le tableau d’Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple (1830).

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