Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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30 octobre 2015 & 1er novembre 2015

La proximité des élections régionales et la crainte de voir le Front national être en mesure de gouverner certaines régions m’amènent au slogan de Mai 68 que je pose avec un point d’interrogation : « Élections, piège à cons » ?
La question, en fait, me semble tellement absurde que chaque fois que je suis amenée à y répondre, j’ai tendance à m’énerver un peu sans doute parce que je ne comprends pas qu’elle se pose à d’autres qu’aux populistes de droite ou aux libertaires qui s’opposent à toute collusion avec l’institution. Les premiers ne m’intéressent guère (dans leurs analyses, s’entend). Les seconds, quand ils ont choisi de vivre reclus en Ardèche ou sur un atoll du Pacifique sont en cohérence avec leur projet politique. Mais quand ils vivent dans l’espace social institutionnalisé tout en aspirant au Grand Soir, comment peuvent-ils laisser l’espace démocratique vacant en attendant que ce jour béni des révolutionnaires arrive, aliénant ainsi leur part à la décision collective ? Parce que justement l’élection n’aurait rien de démocratique ?
Vaste débat.
En attendant un monde meilleur où l’on saura mettre en œuvre des modes de décision collective où le consentement de chacun sera pris en compte à chaque instant de la décision, la délégation du pouvoir décisionnel à des représentants élus au suffrage universel direct m’apparaît le système le plus juste qu’il puisse exister. On m’opposera sans doute la démocratie participative ; ou l’assemblée générale permanente.
J’ai pratiqué la seconde sur le plateau du Larzac à l’été 80 et j’en garde un souvenir impérissable. Nous étions une centaine à chaque assemblée générale quotidienne. Chacun s’écoutait, s’entendait et un consensus a toujours été trouvé. Mais, que décidions-nous ? Des actions à mener contre le camp militaire, de l’approvisionnement en eau de nos campements, des priorités des travaux et des aides à réaliser au profit des paysans résistants… Cela nous était très important mais, à l’aune de la marche du monde, cela reste marginal. C’est presque rassurant d’ailleurs de se dire que nous avons réussi à chaque fois à construire un accord, car si cent militants non violents et pour beaucoup libertaires n’y étaient pas arrivés dans ce contexte favorable à leurs idéaux, c’en aurait été à désespérer de ce mode de décision.
Pour autant, dans le contexte actuel, dans notre quotidien de citoyens pressés et oppressés, sans considérer la chose impossible, je ne suis pas certaine que l’assemblée générale quotidienne fonctionne. Elle suppose du temps, une formation personnelle à la parole publique, à la vie politique et au fonctionnement administratif et un intérêt partagé pour ce mode de décision. Elle implique également le renoncement de chacun à l’exercice d’un petit pouvoir personnel destiné à satisfaire son ego ou ses intérêts matériels. C’est sans doute là le plus délicat à mener : que personne ne cherche à avoir raison ni à marquer de son empreinte individualiste la décision. N’oublions pas que nous sommes tous les purs produits de l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste : nous en avons adopté les fonctionnements coercitifs comme étant « naturels » et, sans nous en affranchir au préalable, toute démocratie directe me semble impossible.

Que dire de la démocratie participative ? La manière dont elle a été mise en place au niveau municipal cette dernière décennie ne me la rend pas plus attractive, qu’il s’agisse de considérer ce qui a été institué comme ce que les citoyens en font.
Je prends l’exemple de Paris.
Aux côtés du Conseil de Paris, à la fois conseil municipal et conseil départemental [1] siège dans chaque arrondissement un conseil d’arrondissement. Ces assemblées comptent en tout cinq cent vingt-sept élus, dont cent soixante-trois conseillers de Paris. À leurs côtés siègent d’autres assemblées qui, elles, ne sont pas composées d’élus. La loi du 31 décembre 1982, dite loi PLM [2], instaure les Cica, Comité d’initiative et de consultation d’arrondissement, qui rassemblent les associations de chaque arrondissement. Ils sont la première (historiquement) institution de démocratie participative à Paris.
Depuis, Paris a multiplié les « conseils » avec une volonté affichée de ses édiles de rapprocher la décision du citoyen. Dans mon arrondissement nous avons un conseil de la jeunesse, « un espace de parole, de concertation et d’apprentissage de la citoyenneté » ouverts aux jeunes filles et jeunes gens de 13 ans à 25 ans, un conseil des Parisiens extra communautaire, « instance consultative mise en place en 2009 pour faciliter la participation des étrangers à la vie démocratique locale », sept conseils de quartier, qui permettent « de prendre part aux décisions relatives [au] quartier. Il vise à favoriser une citoyenneté active au plus près du lieu de vie ou d’activité de chacune et chacun (…) » et, enfin, un conseil citoyen « mis en place dans le quartier Politique de la Ville pour permettre aux habitants d’exprimer leurs attentes, leurs propositions et participer aux décisions prises sur leur territoire ». [3] Dans le 19e, il y a un conseil des anciens qui a « mission de valoriser la place des seniors dans le 19e » [4]. Je n’ai sans doute pas fait le tour de ce qu’il existe dans notre capitale ; cela fait déjà beaucoup.
D’expérience, les Cica et les conseils de quartier sont loin de faire la preuve de leur efficacité démocratique. On relève par exemple dans les conseils de quartiers le même effet de reproduction que dans les assemblées élues au suffrage universel direct, avec un effet de passerelle entre l’un et l’autre. L’idée que j’en ai, qui ne relève pas de l’étude sociologique mais de la pratique militante, est qu’ils sont largement contrôlés par le conseil d’arrondissement et servent de voies de garage et d’exutoire pour les emmerdeurs et, en même temps, d’espaces de recrutement pour les futurs élus « issus de la société civile ». Quant aux décisions qu’ils prennent… Mon conseil de quartier est réputé très actif ; j’ignore tout à fait ce qu’il a pu initier ces dernières années. Cela invalide-t-il son utilité sociale et politique ?
Sans doute que non, la démocratie a besoin d’agoras citoyennes qui servent de défouloir institutionnel tout en renforçant la légitimité des assemblées élues puisque, loin de contester leur pouvoir de décision, elles le renforcent par le fait même de rester dans l’ordre de la consultation. Il me semble ainsi que la multiplication de ces « conseils participatifs » a pour fonction principale de redonner un peu de légitimité aux assemblées élues, ce dont elles ont effectivement besoin.
Cela semble d’ailleurs bien fonctionner puisque la Ville de Paris est en train de pousser le « participatif » à son comble en déléguant à chaque Parisien un pouvoir fictif de décision et d’action : budget participatif [5], permis de végétaliser [6], « clean-up day » [7]… À quand les référendums sur Internet ? Dès que la mairie centrale aura besoin d’un « soutien populaire » face à l’État ou à la Région, sans doute. Cela ne sent pas bon le plébiscite [8] ; mais j’ai mauvais esprit, c’est connu.

Autre ajout du 5 décembre 2015

Je verse ici un billet en Hétéronomie qui résume ce que je pense de ces initiatives « participatives ».

Paris @32
Non, madame la maire, je n’ai pas voté au budget participatif en dépit de vos invitations répétées.
J’ai voté la première fois, trouvant l’idée « sympathique ». Je crains qu’aujourd’hui il ne s’agisse d’un détournement de la démocratie représentative sous couvert d’une démocratie participative à laquelle je ne peux adhérer : des associations et des administrations parisiennes transformées en « trois citoyens », essentiellement, se tirent la bourre pour récupérer un peu de financement municipal. À quoi servent nos élus ? Ne sont-ils pas là justement pour gérer l’intérêt général financé par nos impôts ?
Je vote à chaque élection. Je fais confiance à mes élus, même ceux pour qui je n’ai pas voté, pour gérer les affaires publiques. Et si je ne suis pas contente, je voterai autrement et je m’engagerai dans un parti pour espérer infléchir la politique menée.
Donc non ; je n’ai pas voté.
Et puisque j’y suis…
Non, madame la maire, je ne nettoierai pas ma rue.
Et non, madame la maire, je ne végétaliserai pas le pied de l’arbre en bas de chez moi.
Je paie des impôts et il appartient aux services municipaux de remplir ces tâches. Je fais tout mon possible pour mettre mes papiers à la poubelle (quand je les trouve [9] ; sinon je les laisse dans ma poche), je gère avec quelques voisins un jardin partagé, j’agis tous les jours pour vivre en harmonie avec mon environnement et ma ville. Il n’est pas pour autant question que je fasse le boulot à la place des agents concernés, comme je ne le fais pas à la place des élus.
Et d’ailleurs, pourquoi me proposez-vous de faire ce travail-là ? Il y a trop d’agents municipaux ? Ils coûtent trop d’argent ? C’est aux élus de faire les choix qui s’imposent. Il faut responsabiliser les Parisiens ? Responsabilisons mais certainement pas en me transformant en petit bonhomme vert, foncé ou clair. Ou alors, vous m’embauchez ? Je ne coûte pas cher, je suis RQTH. Qu’en dites-vous ?
Allez, madame la maire ; c’était pour rire. Promis ! Si vous m’invitez à dîner, je descendrai la poubelle.
 » [10].

Ajout du 6 décembre 2015

La présence de représentants du Parti pirate sur une liste de la « Fédération libertaire unitaire ouverte - liste écologiste, pirate et citoyenne » [11] aux élections régionales dont le premier tour est aujourd’hui me donne l’occasion de m’intéresser ici à ce parti dont le fonctionnement répond à une exigence participative. Fort de sa devise « Liberté, démocratie, partage », il est organisé horizontalement en « sections » autour d’une « coordination nationale » et un « bureau national » (instance administrative), une « commission de contrôle » veillant au bon déroulement des votes internes. Le souhait de transparence est total. Il est assuré par un site Internet pas très à jour [12] et des forums. Les votes lors des « apéros pirates » [13] ont lieu à main levée ; j’ignore si c’est la même chose dans les autres instances, je peine à trouver des informations précises sur le site de ce parti [14].
De l’autogestion ? Cela y ressemble. Mais je n’y crois pas, ne serait-ce que parce qu’ils n’utilisent pas le mot. C’est étrange parce que tous les ingrédients sont là, et le projet politique qui en découle, même s’il ressemble à un catalogue à la Prévert, n’est pas très éloigné de mes convictions. Peut-être suis-je sceptique parce que j’ai plus l’impression d’un « bricolage numérique » que d’une véritable réflexion autour de l’autogestion, avec des leaders auto-institués sur le seul fait qu’ils sont plus disponibles que les autres et maîtrisent au mieux le langage et les outils de communication ?
Le système de la démocratie représentative [15] n’a certes pas fait la preuve, au-delà de quelques contre-exemples, de sa capacité à intégrer aisément d’autres élus que ceux directement issus de la classe dirigeante ; qu’en serait-il d’un Parti pirate qui souhaite justement faire élire des représentants ? En quoi, une fois cette élection acquise, le fonctionnement horizontal garantira-t-il que cet élu agira en accord avec celles et ceux et hen qui l’ont élu ? Faut-il en venir au mandat impératif ? Je n’ai pas l’impression qu’ils en sont porteurs et l’on peut craindre qu’un tel mandat n’instaure un contrôle des élus particulièrement coercitifs.
C’est compliqué, la démocratie, surtout quand on lui adjoint un impératif de liberté !


[1Paris est à la fois commune et département.

[2« PLM », comme Paris, Lyon, Marseille. Cette loi du 31 décembre 2002, adoptée dans le contexte des lois de décentralisation du 2 mars 1982 (dites loi Defferre, du nom de Gaston Defferre, ministre de l’Intérieur), établit le statut particulier des trois plus grandes villes de France, en tenant compte, notamment, de leur découpage en arrondissements et, pour Paris, de son statut unique de commune et de département soumis à la tutelle de l’État car capitale (et ville à la population réputée séditieuse depuis la Commune).

[3Sur le site de la mairie du 14e.

[4Sur le site de la mairie du 19e.

[5En 2014, la Ville de Paris a initié la participation des citoyens à l’affectation d’une part du budget municipal d’investissement (5 %) à des projets d’investissement. Des projets sont déposés ; un vote (sur Internet et dans des bureaux physiques) a lieu. Soixante-sept mille personnes auraient voté en septembre 2015 après vingt-six jours de vote (au lieu des dix initialement prévus). Chacun peut se rendre compte combien les projets proposés sont finalement des projets d’investissement d’intérêt général normalement portés par les élus (réfection d’une cour d’école, aménagement d’une voie, équipements de proximités… Quant à savoir qui les a posés, les services municipaux représentés par des « citoyens ordinaires » ; le doute est permis.

[6Voté au Conseil de Paris en juin 2015, le permis de végétaliser se présente ainsi : « Avec l’opération « du vert près de chez moi » et le budget participatif, les Parisiens sont nombreux à exprimer leur envie de développer et renforcer la place de la nature dans la ville. Si vous rêvez de devenir le jardinier ou la jardinière de votre quartier, le permis de végétaliser est fait pour vous ! Il vous permet de disposer d’un site de votre choix, et surtout, de vous occuper vous-même de ce petit bout de jardin inédit. » Bonne idée, sans doute. Reste à savoir s’il s’agit d’un nouveau droit ou du développement des espaces végétalisés grâce au travail gratuit des Parisiens, « passionés », bien sûr. On ne va pas brider leur passion !

[7« Journée de nettoyage », en français. Il s’agit d’impliquer les Parisiens dans le nettoyage des rues avec l’espoir non dissimulé qu’ils les saliront moins. Ceux qui les salissent sont-ils ceux qui acceptent de les nettoyer lors d’un samedi festif ? Cela reste à démontrer.

[8Le terme, qui désigne initialement une consultation populaire quasi synonyme de référendum, est attaché, dans l’histoire politique française, au coup d’État des 18 et 19 Brumaire 1799 de Louis Napoléon Bonaparte, futur Napoléon 1er. Il désigne ainsi un référendum où la question posée est secondaire par rapport au fait d’apporter son soutien à une personne et à sa politique et porte ainsi un relent populiste, voire putschiste. Le général de Gaulle était adepte de la chose, ce que traduit l’article 11 de la Constitution de 1958. En 1969, cela lui a « coûté » sa présidence puisque, fidèle à ses idées, il a démissionné avec l’échec du référendum sur la réforme du Sénat.

[9Je fais référence ici à un autre billet « Bigleuse @ 56 », 12 février 2015) où j’explique que les nouvelles corbeilles de rue, installées en masse ces deux dernières années, sont si « jolies » qu’elles se fondent le paysage et son invisible à la déficiente visuelle que je suis.

[10Cy Jung, « Paris @ 32 », La vie en Hétéronomie, 27 septembre 2015.

[11Il s’agit de listes créées pour l’occasion, à l’initiative d’un élu vert sortant au Conseil régional que EELV n’a pas repris sur ses listes pour une raison que j’ignore.

[12Ici.

[13Anna Benjamin, « Le Parti pirate français rêve d’un destin à l’allemande », LeMonde.fr, 13 avril 2012.

[14Il faut savoir que le vote à bulletin secret a été introduit dans les systèmes démocratiques pour permettre à chacun de s’exprimer hors les pressions d’un groupe et de proches, pressions dont on sait qu’elles permettent de manipuler les votes.

[15L’élection permet de désigner des « représentants » qui portent un projet politique et auxquels les électeurs délèguent, le temps d’un mandat, la gestion des affaires publiques.

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