Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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27 octobre 2015

Je suis assez épatée par la synchronicité qui préside à l’écriture de ce texte. J’ai déjà souvent remarqué, sans le relever mais en en tirant encouragements, qu’il suffit que j’aborde un sujet pour que le jour même, ou le lendemain, je croise un article, un reportage, un documentaire, une phrase dans une lecture, qui vient me donner argument ou contre-argument afin de poursuivre mon propos ou de l’augmenter. Ces Fragments d’un discours politique et la réflexion qu’ils comportent seraient-ils dans l’air du temps ? C’est le moins que l’on puisse dire.
Fin de la parenthèse.

Hier soir, au « 20 heures » de France 2, il a été question de Airbnb et de la transformation de ce modèle d’économie de partage en « business » plus ou moins légal [1]. Il y a ceux qui achètent des appartements pour louer à la nuit toute l’année, ceux qui jouent les intermédiaires entre les touristes et les propriétaires absents, les locataires qui sous-louent une chambre sans accord des propriétaires, et le site, bien sûr, qui encaisse sa commission (ce que le reportage a omis de dire). On est bien loin, en effet, de l’économie de partage, de cette belle idée de faire profiter de son appartement à un touriste quand on est soi-même en vacances.
J’ai utilisé Airbnb lors de mon séjour en Grèce cet été. L’appartement loué n’était pas occupé et clairement dévolu à la location saisonnière, le propriétaire logeant dans l’appartement du dessus, sans s’en cacher. Cela m’a gênée car, sans connaître la loi grecque, j’ai supposé que le propriétaire ne payait pas d’impôts ni de taxes sur le revenu de ses locations. La situation économique de la Grèce rendait cette supposition d’autant plus désagréable.
Plus généralement, il me semble que si l’on veut éviter que l’économie de partage ne se transforme en économie souterraine et travail dissimulé, il est indispensable qu’elle dispose d’un cadre légal qui protège socialement ses acteurs dans une équité fiscale et sociale avec les salariés. Il y aurait sans doute une mise à plat de la fiscalité et des contributions sociales à faire pour instaurer cette équité. Il y a aussi une éthique de l’économie de partage à privilégier : accepte-t-on, que l’on en soit donneur d’ordre, acteur ou consommateur, qu’elle soit un moyen de « faire des économies », de « truander le système » ou de « faire son beurre » tout en donnant au libéralisme de nouveaux outils d’exploitation, ou souhaitons-nous privilégier une économie de partage éthique et équitable, une qui veut changer le monde dans la justice sociale ?
Hier encore, j’ai croisé un marchand de fruits et légumes à la sauvette qui interpellait le chaland près d’un feu. Je sais ses produits de mauvaise qualité, pas forcément moins chers que dans mon supermarché de discompte. Je sais qu’il travaille sans patente, sans couverture sociale et ne paie pas d’impôts sur le revenu de son travail. Je sais aussi que la probabilité est grande qu’il soit sans-papiers, qu’il soit prisonnier d’un réseau plus ou moins mafieux et qu’il travaille sous contrôle sans en retirer un revenu conséquent.
Dois-je l’aider en achetant quelque chose, parce que de toute façon je ne peux rien faire d’autre pour espérer qu’il finisse par se sortir de ce système pour mener une vie décente en LaFrance ? Est-ce l’aider ? Dois-je m’abstenir de tout achat en espérant qu’à force de ne rien vendre ces réseaux cesseront d’exister et d’exploiter ces personnes en grande misère ? Et qu’adviendra-t-il de cet homme si je le prive ainsi de son revenu ?
J’ai choisi de ne rien acheter. Je ne sais pas si c’est le bon choix. Et je me rends compte qu’à parler d’économie de partage j’en viens à évoquer la vente à la sauvette qui est tout sauf de l’économie de partage. Ce qui les relie, c’est l’absence de protection sociale et la précarité des ressources. Par contre, l’économie de partage, contrairement à l’économie souterraine, n’est pas, par nature, imperméable à l’impôt. Dit-elle ainsi qu’il est dans sa nature de déconstruire le libéralisme dans un espace social de solidarité et d’assistance mutuelle et non d’en proposer une forme toujours plus extrême ? Il le serait vraiment si elle s’acquittait aussi de cotisations sociales pour que les bénévoles qu’elle emploie soient pleinement intégrés au tissu économique.
En ce qui concerne la part de l’économie de partage portée par les collectivités publiques et les associations, il me paraîtrait en effet équitable et politiquement responsable que le travail bénévole, qui peut-être « valorisé » dans les comptes [2] de ces acteurs économiques, puisse également l’être pour les comptes sociaux par le biais de cotisations à l’assiette adaptée. Ainsi, le bénévole, sans toucher de salaire, pourrait se voir attribuer une protection sociale quand ses autres statuts (salarié, chômeur, retraité, ayant droit…) ne lui ouvrent pas de droits en même temps que son activité de partage ne concourait pas au déséquilibre des comptes sociaux.
Cela représenterait un coût, c’est certain, pour les collectivités publiques et associations qui portent des actions d’économie de partage. Cela permettrait peut-être de rompre avec ce sentiment de plus en plus grand que ces acteurs proposent des services « à bon compte », sur le dos de bénévoles à l’engagement sincère. Cela permettrait surtout de remettre un peu de sens et de solidarité dans ces actions qui participent en fait au désengagement des pouvoirs publics dans les services collectifs sous couvert d’économie budgétaire.
L’économie de partage ne doit pas se galvauder, ni servir les intérêts du libéralisme, ni favoriser la réduction des effectifs de fonctionnaires et de salariés. Soit elle est un projet politique pour un autre monde. Soit elle est une mauvaise blague. À nous de choisir.

Ajout du 5 décembre 2015

J’avais noté de confronter ma réflexion sur l’économie de partage à la « nouvelle économie », espérant trouver sur le site dédié au rapport de Corine Lepage [3] un modèle cohérent avec des mesures concrètes même si son rapport n’en parle pas exclusivement. Eh bien ! Comment dire ? Dispensable ?

« Les 5 mesures structurelles
« Créer une marque pour fédérer : France Avenir
« Développer un accélérateur numérique de mise en synergies
« Construire ensemble le Mouvement des Entreprises pour la Nouvelle Économie (MENE)
« Créer l’Institut de la Transition
« Mettre en place un fonds de remédiation. » [4]

C’est sûr que « Créer une marque pour fédérer : France Avenir » est une « mesure structurelle » prioritaire pour changer le monde ! Je me demande même en quoi cela serait « structurel ». Le reste des propositions est à l’avenant, sans contenu. Cela m’apprendra à accorder une once de confiance à l’écologie droitière d’inspiration libérale [5].
Je m’en retourne du côté de mon moteur de recherche, espérant trouver un article critique un peu conséquent sur l’économie de partage, modalités d’organisation et de passage à l’appui. Je tombe sur un article d’Alternatives économiques qui développe des arguments et tire une conclusion qui collent aux réserves que j’ai pu émettre.

« Autrement dit, l’économie du partage n’est pas en soi un outil de la transition écologique. Pour ce faire, il faut qu’un certain nombre de conditions soient réunies : durabilité des biens produits, optimisation du transport et, surtout, changement du rapport à la consommation. Si les consommateurs peuvent se mobiliser en ce sens, les pouvoirs publics ont aussi un rôle à jouer par la réglementation. Quant aux entreprises qui misent sur l’économie du partage, elles doivent faire de la transition écologique non pas un argument de vente, mais un objectif. » [6]

J’en reviens ainsi à l’idée-force de ces Fragments : c’est l’action de chacun qui permettra ou non que le monde change en donnant en prime la direction de ce changement selon l’idéologie qui sous-tendra ces actions. À chacun sa part [7] ; à chacun sa direction et le sens qui y est attaché. J’ose croire que celui que je défends sera la direction collective, sens compris, pour devenir l’intérêt général.
Et si je me trompe ? Ce n’est pas grave ; j’aurai au moins vécu en conformité avec ce que je crois juste. Ce n’est jamais si facile. C’est déjà beaucoup.


[1« Les dessous d’Airbnb », « Le 20 heures », France 2, 26 octobre 2015.

[2Il s’agit là d’une écriture comptable qui consiste à attribuer une valeur correspondant au travail bénévole associé à une action associative. Cette écriture permet aux associations de crédibiliser leurs actions et « gonfler » leur apport financier dans leurs demandes de financement ; elle permet aussi aux pouvoirs publics de vérifier qu’il n’y a pas là un travail dissimulé.

[4Les acteurs du nouveau monde : propositions. Le site à totalement disparu quand je mets en ligne ces Fragment en décembre 2016.

[5Je ne devrais pas me gausser mais je viens de faire quelques recherches sur l’engagement de Corine Lepage et de Cap 21 aux régionales. Son site personnel n’est pas installé ; sur celui de Cap 21, certains liens de rubrique mènent en « erreur 404 ». Cela augure mal du recours massif au numérique que sa « nouvelle économie » revendique.

[6Céline Mouzon, « L’économie du partage, levier de la transition écologique ? », Alternatives économiques, hors série (104), février 2015.

[7Je fais bien sûr référence à la légende du colibri dont le lien s’est perdu : « Un jour, (…) il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés et atterrés observaient, impuissants, le désastre. Seul le petit colibri s’active, allant chercher quelques gouttes d’eau dans son bec pour les jeter sur le feu. Au bout d’un moment, le tatou, agacé par ses agissements dérisoires, lui dit : — Colibri ! Tu n’es pas fou ? Tu crois que c’est avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ?. — Je le sais, répond le colibri, mais je fais ma part. » Cette légende a inspiré de nombreux mouvements écologistes.

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