Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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26 octobre 2015

Un article de La Tribune, quotidien économique, aborde la question de la fin du salariat en opposant celui-ci à « l’économie de partage », ou « économie collaborative » [1]. Sous ces termes, semblent se regrouper toutes ces activités dont je parlais hier [2], du bricolage partagé à UberPop, en passant par Airbnb et les Sel.

« Certains pourront voir le développement du travail hors salariat comme une régression historique, un retour vers la période antérieure aux Trente glorieuses [3]. Mais la bonne question à se poser est de savoir si la généralisation du salariat n’était pas qu’une exception, voire une anomalie dans l’histoire économique et sociale. « (…) N’oublions pas d’ailleurs que, jusqu’en 1930, en France mais également dans nombre de pays développés, la forme d’emploi dominante était le travail indépendant. » [4]

Je fais partie de ces personnes qui estiment en effet que la fin du salariat est une régression, considérant que je suis attachée à la protection sociale, à une action publique en faveur de l’intérêt général qui ne se limite pas, à mon sens, aux fonctions régaliennes de l’État [5]. J’ai conscience aussi que cette forme d’organisation du travail est récente à l’aune de l’histoire. À mon sens, elle en tire plus sa valeur que son point d’achoppement. Mais je dois constater que cette « économie de partage » va bien à mes choix politiques. Est-elle compatible avec l’équité des rémunérations, la stabilité [6] et la solidarité sociale ?
L’article de La Tribune reprend l’histoire du salariat pour constater que le salarié au XIXe s’oppose au propriétaire paysan ou bourgeois.

« Le salarié, c’était celui qui n’avait rien. Aucun patrimoine. Rien que ses bras. C’était donc, initialement, le prolétaire. Un prolétaire souvent en marge de la société, effrayant le bourgeois, relevant des classes dites alors « dangereuses ». » [7]

Et puis, le salarié a obtenu des droits, ceux que je défends aujourd’hui pour toutes les personnes. Ces droits, l’auteur de l’article les nomme « propriété sociale » en se référant aux travaux de Robert Castel, sociologue et historien du travail.

« [La propriété sociale est] Le fait d’accorder aux « travailleurs » à la situation toujours incertaine, faute de patrimoine, un certain nombre de garanties, sous forme d’assurances collectives, touchant les accidents du travail, la maladie et la vieillesse. Ces garanties constituent comme des droits de propriété acquis progressivement sur la société — on pense aux retraites, bien sûr. Avant la propriété sociale, la sécurité tout au long d’une vie était l’apanage des seuls détenteurs de patrimoine. Comment faire face aux accidents de la vie, aux aléas de l’existence, à la vieillesse, sans « bien », sans la moindre richesse ? Impossible. D’où un « sentiment d’insécurité » - comme on dirait aujourd’hui — permanent pour les salariés propriétaires de rien, sinon de leurs bras. Seule la propriété sociale va pouvoir les extraire — en partie — de cette condition. » [8]

C’est donc bien cette « propriété sociale » que perdent les travailleurs avec la fin du salariat. Ils redeviennent les prolétaires du XIXe qui vendent leur travail sur un marché précaire, possédant pour certains leur appareil de production (véhicule pour les chauffeurs, ordinateur et connexion Internet pour les web-soutiers, appartements, perceuses et tondeuses pour les loueurs, chaussures pour les promeneurs de chiens et de vieilles dames), sans garantie de ressource et sans protection sociale.
Pourtant, aujourd’hui, nous sommes nombreux à vivre dans (à défaut « de ») l’économie de partage sans que cette précarité ne nous porte à une quelconque rébellion car, ce que beaucoup appellent le « système D » permet, pour l’instant tout de moins, aux uns et aux autres d’avoir le minimum de ressources et de garanties sociales pour que cela leur soit acceptable. Cela me semble lié à deux phénomènes qui se cumulent.
Il y a d’abord le fait qu’un certain nombre de précaires [9] ont décidé de l’être, poussés là par des choix politiques, une incompatibilité viscérale avec la relation de subordination inscrite au contrat de travail, l’envie d’une certaine liberté ou le choix d’un métier à compatibilité variable avec le salariat (création, spectacle, recherche, expertise, développement numérique, enseignement [10], journalisme…) Les deux livres d’Anne et Marine Rambach consacrés aux intellos précaires [11] détaillent de nombreux parcours de ce type qui aident à comprendre ce désir, conscient ou inconscient, de « sortir du système » pour une vie où le travail se veut un plaisir au péril de la précarité des ressources qu’il procure.
Il y a tout autant le fait que notre système de protection sociale est conçu sur le principe de la solidarité et qu’il n’est donc pas besoin de cotiser (ou de payer l’impôt direct) pour en bénéficier. Le taux d’activité baisse [12] et il existe, bien sûr, des personnes sans ressources totalement exclues du champ de la protection sociale. Elles sont pourtant une petite minorité tant le système de l’« ayant droit » [13] fonctionne et tant les minima sociaux permettent d’assurer… le minimum quand les revenus d’activité sont en berne.
Ce fragile équilibre peut-il durer longtemps ?

« (…) en évitant toute contribution au système social, ou alors en y contribuant très faiblement, un adepte de l’économie du partage concourt à la dégradation de la situation financière des régimes sociaux. Lesquels, à force de mal se porter, finiront par être remis en cause, au détriment des salariés. La boucle sera alors bouclée. » [14]

Comment, dans ces conditions, garder une protection quand les régimes sociaux seront remis en cause (ce qui me semble déjà le cas, soit dit en passant).

« Resterait donc l’assurance privée. Mais comment croire que tous les « free lancers », les travailleurs indépendants, pourraient s’offrir des assurances leur assurant à la fois une couverture maladie et retraite décentes ? Seuls les gagnants de ce système, s’assurant des revenus confortables, pourraient prétendre à une couverture maladie et une retraite de qualité. » [15]

En effet, la boucle est bouclée et l’économie de partage telle que présentée dans cet article nous promet une « loi de la jungle » qui va bien au libéralisme mais pas à ce monde auquel j’aspire. Tout changement d’envergure a un prix à payer. Là, nous ne sommes pas dans le prix ; nous sommes dans l’objectif poursuivi. En ce qui me concerne, je ne peux aspirer à un monde qui s’absoudrait de la solidarité et qui, au nom de la liberté, laisserait chacun faire ses affaires avec plus ou moins de bonheur.
Me voilà de nouveau dans une impasse : je défends (et vis) une forme de travail qui mène à l’exact contraire de ce à quoi j’aspire. Cela signifie-t-il que mon désir de changer le monde et ce que je propose pour ce faire ne survivra pas au monde si tant est que ce changement aboutisse ?
Bigre.

Ajout du 3 décembre 2015

Inversement, certaines cotisations sont « perdues » pour le cotisant quand il n’atteint pas un certain seuil de revenus. C’est le cas des auteurs, et d’autres sans doute.
Ainsi, je cotise sur la base de mes droits d’auteur. Pour autant, je ne peux pas en bénéficier, n’atteignant pas le seuil minimal de revenu (environ le Smic) qui me permettrait de m’inscrire à la sécurité sociale des auteurs ou de « récupérer » mes points de retraite. Je cotise donc « pour les riches », si je peux le dire ainsi quand d’autres, riches et pauvres, cotisent via leurs impôts pour que je bénéficie de la couverture sociale attachée aux minimas sociaux.
C’était une parenthèse, pour exemple des tours et détours de la solidarité, et redire que jamais rien n’est si simple qu’il peut y paraître. S’informer, se former restent au cœur de la résistance vers la construction d’un autre monde.

Ajout des 28 & 29 octobre 2015

L’économie de partage n’est pas très éloignée de l’économie de la gratuité fictive. Dans un système où des personnes s’échangent des biens ou des services, chacun peut croire que ce qu’il donne et reçoit est gratuit, au sens où cela n’est pas échangé contre de l’argent. À cela s’opposent deux arguments : ce bien ou ce service a un prix (un coût), le bien ayant sans doute été acheté et le service ayant souvent un équivalent marchand ; ces échanges s’appuient sur une « valeur d’échange » qui, si elle n’est pas donnée en monnaie fiduciaire, n’en perd pas sa qualité de valeur, au moins relative.
Cette illusion du gratuit a de graves conséquences ce d’autant qu’elle est entretenue par l’économie libérale qui voit là une bonne manière d’appâter le chaland, voire de le rouler dans la farine. « Deux paquets achetés, le troisième gratuit. » : qui croit vraiment que le consommateur ne le paie pas ? Au fond, on n’y croit pas vraiment mais comment résister à la bonne affaire, à l’idée que, pour cette fois, on ne paierait pas quelque chose ? Les textos aussi seraient gratuits, inclus en fait dans notre forfait téléphone. L’envoi de mails aussi, bien loin de ce timbre que l’on colle sur une enveloppe pour faire voyager quelques feuilles de papier. Gratuit et tellement écologique, comme tout ce que l’on peut faire « en ligne »…
J’ai évoqué ma découverte récente de l’empreinte écologique des « data center » [16], gros consommateurs d’électricité. Ce documentaire évoquait aussi la manière dont ce qui nous apparaît comme gratuit est en fait payé par une chaîne d’acteurs économiques qui tirent bénéfice à ce que nous passions des heures sur le Net. Jusqu’alors, je n’imaginais vraiment pas l’ampleur de ce coût de l’Internet même si j’en avais une petite idée, comme je n’imagine pas le coût réel du prêt gratuit en bibliothèque pour les finances de ma ville, considérant qu’elle achète les livres, fait travailler des bibliothécaires et des personnels administratifs, entretient des locaux, s’acquitte de la taxe sur le droit de prêt. Mais au moins, je sais que ce prêt est faussement gratuit, ce d’autant que je touche, via une société d’auteurs, ma part de la taxe sur le droit de prêt [17].
Parmi les biens dont la gratuité fictive me paraît particulièrement dommageable, il y a les œuvres de création et l’art. Avec le développement du numérique, on assiste à un double phénomène de vol généralisé et de « vulgarisation » de la création et de sa diffusion. Chacun peut s’improviser « artiste », largement diffuser son « œuvre » ; la création n’est plus considérée comme un travail, produit d’une réflexion, d’une intention et d’un savoir-faire mais comme un loisir, un « éclair de génie » qui peut faire le « buzz ». On télécharge une appli musique, on filme ce qui passe, on tapote sur son clavier pour mettre trois sons et un rythme préenregistrés, on mixe avec la vidéo en ajoutant deux photos de famille dont une où l’on tire la langue à sa maman (à moins que l’on ne montre ses fesses au poisson rouge du voisin) et hop ! Youtube fait le reste.
Pendant ce temps, des artistes travaillent sans être payés tant que leur œuvre n’a pas trouvé un circuit de diffusion professionnelle. Et quand ils trouvent, hop ! un internaute averti fait sauter les verrous et l’œuvre circule librement sur le Net sans aucune rémunération pour l’artiste. Pourquoi le rémunérer, d’ailleurs, puisque tout le monde peut faire ce qu’il fait ? Et puis, la création, c’est si noble ! Pourquoi vouloir toujours y mêler des questions d’argent ?
Je note que cette dernière remarque est assez propre à l’écriture, chaque secteur artistique ayant ses chimères. Il n’est pas rare, en pratique, que tous les acteurs de la chaîne du livre soient payés, sauf l’auteur et, quand il l’est, il est celui qui tire le plus petit pourcentage de la vente du livre.

« La gratuité du livre, seulement du livre, pas celle de la pomme, pas celle du billet de train (parce que les agriculteurs et les cheminots, eux, on s’en tape de leur vertu), est l’envers d’une certaine conception de l’écrivain. Le monde idéal des défenseurs de la gratuité totale, ce serait un livre écrit par un écrivain désintéressé, diffusé par des bibliothèques sans droit d’inscription et sur Internet. On imagine que le papier serait offert par les arbres, que les ouvriers et les différents acteurs de l’édition seraient payés par l’État, comme les bibliothécaires, bien que, si tout ce monde voulait être bénévole, l’intégrité du livre en serait d’autant préservée. L’auteur, lui, bien sûr ne toucherait rien sur rien. Il écrirait par besoin impérieux et pour le bien public. Avec ses tripes. » [18]

Le développement du livre numérique n’est pas tel qu’il renforce la tendance (mais cela viendra). Par contre, l’auto-édition, avec ou sans « financement participatif », ne fait que renforcer cette idée que la création se dévoie au contact du marché et que la plus belle rémunération de l’auteur, c’est d’être publié, pas de toucher des droits.
Chacun aura compris combien un tel point de vue me contrarie, et pas seulement parce que je suis écrivaine et n’ai jamais été payée à hauteur de mon travail. Il est vrai que j’ai accepté — comment faire autrement ? — de travailler avec un espoir hypothétique de rémunération puisque celle-ci est conditionnée par la signature d’un contrat d’édition et assise sur la vente des livres. Quel travailleur accepterait ainsi d’être payé, si tant est qu’il le soit, au minimum deux ans [19] après avoir commencé son ouvrage sans connaître le prix qu’il en touchera ?
L’auteur…, bien sûr, qui écrit « par besoin impérieux et pour le bien public. Avec ses tripes. » J’ai enlevé le conditionnel. Ce ne semble pas une raison suffisante pour me retirer ma rémunération, ou la considérer comme illégitime. Comme ce ne me semble pas une raison suffisance pour voler le travail des musiciens sous prétexte que « les majors s’en mettent plein les fouilles » ou exposer des plasticiens et des photographes sans s’intéresser aux frais d’exposition tellement on est déjà si gentil de montrer leur travail.
Résister, en matière de création artistique, c’est payer les créateurs, ou leur permettre de l’être car à défendre la gratuité de la consommation de l’œuvre, on altère la qualité générale de la création artistique en privilégiant les amateurs sur les professionnels. Voilà une autre limite de l’économie de partage, celle qui dit que partager, ce n’est pas voler, que partager, ce n’est pas paupériser, que partager, ce n’est pas galvauder. Partager, c’est défendre une autre valeur que l’argent mais, tant que celui-ci sera valeur d’échange, tout partage qui prive une personne de cet argent n’est pas acceptable.

J’ajoute ici une anecdote.
Un portail LGBT de presse commerciale aujourd’hui disparu m’a proposé un jour d’y publier chaque mois une nouvelle érotique. Cela m’a été présenté comme une aubaine, un cadeau même, tant ce portail avait de visiteurs. J’ai répondu en demandant quelle serait ma rémunération, arguant qu’une nouvelle, c’était au minimum une semaine de travail et que tout travail mérite salaire.
— Mais tu vas gagner en notoriété ! Cinq mille pages vues !
Renseignement pris dans mon supermarché, la « page vue » [20] n’était pas acceptée en caisse. J’ai décliné la proposition.


[1Yvan Best, éditorialiste, « Et si l’économie du partage annonçait la fin du salariat ? », La Tribune, 8 juin 2015.

[3On désigne ainsi la période de fort développement économique des pays développés dans l’Après-Guerre, entre 1945 et 1973, date du premier « choc pétrolier » : le prix du pétrole augmente de 70 % dans un jeu compliqué entre les pays producteurs et les États-Unis à la suite de la guerre de Kippour.

[4Denis Pennel, consultant, cité par Yvan Best, 8 juin 2015, op. cit.

[5Sécurité intérieure et extérieure, dire et appliquer le droit, battre monnaie.

[6Que j’emploie ici comme contraire de « précarité ».

[7Yvan Best, 8 juin 2015, op. cit.

[8Yvan Best, 8 juin 2015, op. cit.

[9Je choisis ce terme pour désigner celles et ceux et hen qui sortent du salariat pour intégrer l’économie de partage.

[10L’enseignement ne se réduit pas aux professeurs de l’Éducation nationale et aux salariés des écoles privées. Les enseignements artistiques, sportifs et de nombreux cours à l’université sont assurés par des enseignants non salariés ou partiellement salariés.

[11Anne et Marine Rambach, Les intellos précaires, Fayard, 2001 ; Les nouveaux intellos précaires, Stock, 2009.

[12Il est passé de 66,2 % en 1975 à 64,1 % en 2013 après être descendu jusqu’à 60,6 % en 1994. INSEE, « Taux d’activité et taux d’emploi depuis 1975 », enquête Emploi 1975-2013.

[13Enfants et conjoints au sens large pour la plupart.

[14Yvan Best, 8 juin 2015, op. cit.

[15Yvan Best, 8 juin 2015, op. cit.

[16Coline Tison & Laurent Lichtenstein, 2014, op. cit.

[17« L’auteur (ou traducteur) d’un livre ne peut pas s’opposer à son prêt en bibliothèque publique. En compensation, il perçoit une rémunération et une retraite complémentaire financées par les fournisseurs de livres et l’État. Les libraires et les organismes de prêt sont tenus de déclarer les ventes et achats d’ouvrages à la Société française des intérêts des auteurs de l’écrit (Sofia) chargée de verser les droits aux auteurs et éditeurs. », service-public.fr, 12 mars 2015.

[18Anne et Marine Rambach, 2009, op. cit. p. 241 et suiv. On peut lire la version longue de ce passage, dans le respect du droit d’auteur, bien sûr, sur mon site.

[19C’est le délai minimum entre l’écriture d’un roman, sa publication et la perception des droits afférents. C’est souvent beaucoup plus, même si l’on a déjà un éditeur.

[20La « page vue » est une unité de mesure de fréquentation d’un site Internet : elle correspond au nombre de fois où une page précise est entièrement téléchargée sur le poste informatique de l’internaute. On considère alors qu’il en lit au moins quelques mots, ce qui reste à démontrer.

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