Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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25 octobre 2015

Au-delà de la question de qui possède les moyens de production, on parle beaucoup aujourd’hui de la fin du salariat avec le développement de prestataires peu ou prou libéraux, auto-entrepreneurs, ou particuliers non professionnels payés à la tâche et ne cotisant pas pour s’assurer une protection sociale (maladie, invalidité, chômage, retraite). UberPop [1], bien sûr ; mais aussi toutes ces personnes qui travaillent pour des entreprises ou pour l’administration, sans contrat de travail, qui exécutent un service et puis s’en vont. On peut y ajouter également toutes ces « prestations » que l’on se rend entre particuliers, de la location ponctuelle (ou non) de son appartement au prêt contre « indemnisation » de sa perceuse ou du partage dans sa cuisine de son savoir-faire contre versement d’un petit quelque chose… pour les frais. On peut aussi vendre ou revendre livres, CD et tant d’autres objets que l’on aurait acheté au prix du marché ou que l’on aurait acquis lors d’un vide-grenier ou trouvées dans une caisse malencontreusement tombée d’un camion.
Cette économie parallèle, qui ne paie ni impôts, ni taxes, ni cotisations sociales sans être forcément illégale, on la connaît tous. On la pratique tous ? Il y a celles et ceux et hen pour qui c’est une manière de gagner sa vie au péril d’une certaine précarité, d’autres pour qui cela permet d’arrondir les fins de mois, et enfin tous ces militants pour qui c’est une manière de vivre l’économie autrement. Je pense ici aux Sel [2], aux Accorderies [3], aux espaces de partage de savoir ou de compétences et autres. N’est-ce pas extraordinaire de pouvoir botter les fesses du système en en créant un autre, alternatif, qui se débarrasse de l’argent, des contraintes administratives et redonne du sens au travail de chacun ?
Cela l’est tellement que je participe depuis quelques années à un atelier de partage de savoir numérique. Il m’a permis de me former en programmation Spip et en gestion de sites Internet pour être autonome dans la conception et la gestion du mien. En échange, j’ai transmis à d’autres ma connaissance de l’ordinateur, du traitement de texte, de l’écriture, de la communication et de l’organisation du travail intellectuel. Depuis longtemps d’ailleurs, je navigue dans des systèmes d’échange de ce type : en militant dans des associations, je donne du temps et des compétences contre de nouvelles connaissances, des savoir-faire et de la socialisation.
Quelle est la valeur de la socialisation ? Je souris alors que je mets en avant cette part de la question tant je suis intimement convaincue que ces nouveaux espaces de partage (ne) sont motivés (que) par un besoin de reconnaissance sociale et de gratification affective en même temps que la crise économique et la baisse de la dépense publique rendent ces échanges économiquement rentables. Ce qui me gêne, pour le coup, n’est pas que les personnes partagent ce qu’elles ont à partager ; au contraire ! Je ne peux que les y encourager ; j’y participe. Il ne me gêne encore moins que se créent des réseaux de solidarité qui permettent de sortir d’une logique d’isolement tout en améliorant ses conditions matérielles d’existence.
Non, ce qui me gêne, c’est que ces échanges, partages et réseaux soient instrumentalisés par les pouvoirs publics, les associations et certaines entreprises qui trouvent là matière à ce que les citoyens accomplissent des tâches, fournissent des services et remplissent des rôles normalement du ressort de ces institutions et structures. Alors, bien sûr, le paquet-cadeau est joli. Il n’en est pas moins empoisonné.
Je prends l’exemple de l’Accorderie de mon arrondissement. Voilà comment elle se présente, coquilles comprises.

« La Régie de Quartier du 14ème (sic) – Flora Tristan est une structure d’insertion par l’activité économique qui développe, dans son projet associatif, une mission en matière de lien social local. Elle est implantée dans le 14ème (sic) arrondissement de Paris depuis 2007, sur le quartier politique de la ville « Didot-Porte de Vanves ».
« La Régie de quartier réunit habitants, acteurs associatifs, acteurs socio-économiques et élus locaux afin d’optimiser une meilleure gestion du territoire tant sur le plan social, économique, qu’environnemental (sic).
« C’est un outil de revalorisation du quartier dont les premiers acteurs sont les habitants. Les deux activités principales de la Régie sont le nettoyage et la rénovation de bâtiments. La Régie emploie environ 35 salariés habitants du quartier, majoritairement en contrats aidés.
« La finalité d’une régie de quartier est de créer des formes d’activité inédites, d’inventer de nouveaux modes de démocratie et de contribuer à construire une citoyenneté active sur le quartier. En ce sens, la régie de quartier du 14ème (sic) met en œuvre des activités favorisant le lien social avec la Bricothèque, l’espace médiation et l’accompagnement des salariés en insertion.
« L’Accorderie Paris 14 est un outil d’innovation en cohérence et en complémentarité avec le projet de la régie de quartier du 14ème (sic).
« Ainsi, au regard de sa volonté d’implication dans ce projet, de ses capacités d’accueil et d’animation, la Régie 14 est le porteur de l’Accorderie Paris 14 et veille à son bon fonctionnement. Afin de mener à mieux (sic) le développement de l’Accorderie, la régie travaille avec des partenaires relais que sont les associations Florimont et les Jardins Numériques. » [4]

N’est-ce pas joliment dit ? Et comment contester pareil projet puisque trente-cinq « salariés habitants du quartier » y trouvent contrat aidé ? N’est-ce pas le plus important ? Mais, en fait, de quoi parle-t-on ? De Régie de quartier ou d’Accorderie ? La première est une entreprise d’insertion d’initiative municipale ; la seconde est un « système d’échange local de services ». J’ai failli me faire piéger car c’est bien de la page « Qui sommes-nous ? » de l’Accorderie du 14e que vient ma citation. Ainsi, la mairie du 14e ne fait pas la différence entre les deux, donnant mission à la Régie de quartier de gérer l’Accorderie.
Je connais ces structures en tant qu’habitante du 14e et militante associative locale. Je me souviens qu’au moment de la création de la Régie de quartier, mon amicale de locataires avait été sollicitée ; nous avions refusé d’y contribuer considérant que la « préférence locale » participait de la même vision que la « préférence nationale », toute proportion gardée, bien sûr. Et l’idée de priver des artisans et des PME de services d’une part de leur activité au nom de l’insertion n’était pas bonne politique. Pourquoi ne pas plutôt les aider à embaucher ces personnes sans emploi ? Parce que le coût de ces services en entreprise serait trop élevé pour que la demande suive ? Que la Ville aide la demande, alors, l’offre suivra.
J’ignore en fin de compte si cette Régie de quartier et cette Accorderie fonctionnent bien et aident ou non à l’insertion de personnes en difficultés. Je sais juste qu’en tant que responsable associative, je suis beaucoup sollicitée pour « aider » (ce que je me garde bien de faire) en offrant bénévoles et réseaux à ces prestataires parapublics. Je sais aussi que ce système est largement instrumentalisé par des associations et des entreprises dites « sociales » qui ciblent les « appels à projets » et proposent à d’autres associations de monter des actions « clés en main » où le montant de leur prestation vaut celui de la subvention qu’ils comptent obtenir au nom des associations demandeuses [5]. Je sais enfin que le « partage de » ne fonctionne pas si bien tant ceux qui donnent ne sont pas toujours ceux qui reçoivent, et inversement, à moins de valoriser la part « socialisation » et « plaisir personnel » dans ce partage.
Serais-je en train de dire que le « partage » n’est finalement pas un mode d’action si libertaire de nature à changer le monde ? Il me semble que c’est son institutionnalisation qui le dévoie, car, pour l’institution (État, collectivité locale, entreprise, association), le partage n’est pas une fin en soi mais une façon d’assurer sa propre subsistance donc sa pérennité à moindres frais, donc à moindre impôt. La question devient : qu’est-ce que je partage et pourquoi je partage, avec qui ?
La réponse ?
Elle appartient à chacun. Pour ma part, je partage à deux fins : mettre du beurre dans mes épinards et mener des actions politiques conformes à mon envie de changer le monde. Sans surprise, dans les deux cas, mon réseau est le même. Faut-il ne pas posséder grand-chose ni n’avoir grand-chose à perdre pour agir par le partage non institutionnel ? Il semblerait.


[1Ce service de chauffeurs indépendants, professionnels ou occasionnels, est assis sur une application pour terminal de poche (en français), téléphone intelligent (en français), smartphone (en anglais) qui fonctionne comme un intermédiaire (rémunéré, bien sûr).

[2Les Sel (systèmes d’échanges locaux) sont des systèmes d’échange de biens et de services au sein d’un groupe fermé. La valeur de ces biens et services obéit à une règle particulière d’évaluation souvent basée sur le temps convertible en « unités d’échange » qui s’apparente à une monnaie non convertible en devises.

[3Une Accorderie est un système d’échange de services individuels ou collectifs et de coopération institué au niveau local dans le but de lutter contre la pauvreté et l’exclusion par l’inclusion voire le développent d’une économie sociale.

[4L’accorderie, échanger et coopérer, site.

[5Des preuves ? J’en ai mais tout cela est tellement bien ficelé que je risquerais le procès en diffamation. Ce pourrait être un acte de désobéissance civile que de produire ces éléments. Faire exploser une part du tissu associatif est-il un enjeu intéressant ? Pas aujourd’hui, en tout cas.

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