Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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3 septembre 2015

Je n’avais pas l’intention d’entrer dans le vif du sujet dès ce deuxième Fragment. Je ne comptais pas non plus aborder d’emblée le monde du point de vue de la domination masculine. Je pensais poursuivre ce matin l’exposé de ma démarche puis amorcer mon propos à travers une critique de l’ordre économique [1]. Un documentaire remarquable de la Chaîne parlementaire [2] diffusé hier soir m’a mise sur cette autre voie, pas si éloignée de ma première intention considérant que l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste [3], qui va principalement occuper mon propos, forme un tout dont aucun élément n’est séparable ni indépendant des autres.

La domination masculine.
On la considère le plus souvent sous l’angle d’un sexisme qui serait la conséquence directe de l’histoire de l’humanité, histoire qui a discriminé les femmes parce que « c’était comme ça » en ces temps reculés, sous-entendu que l’humanité n’aurait pas eu le choix selon l’argument biologiste que les femmes sont « par nature » « moins fortes » et « plus petites » (donc plus faibles) que les hommes qui les dominent ainsi physiquement… pardon, les protègent. Une affaire de testostérone, en somme [4]. Ce qu’il reste aujourd’hui de cette différence inscrite dans l’histoire est considéré par la majeure partie des intellectuels et des acteurs politiques comme un archaïsme dont on peut sortir considérant que les « mentalités » peuvent évoluer grâce à l’égalité des droits, la fameuse, celle-là même qui est également censée faire reculer l’homophobie et qui n’a jamais fait reculer le racisme ou l’antisémitisme.
Cette manière d’envisager la question suggère que les discriminations et violences dont sont victimes les femmes aurait quelque chose d’assez inéluctable puisque ce serait inscrit dans l’histoire même de l’humanité, dans la « nature » de l’être humain, qu’il soit de sexe masculin, féminin ou de tout autre dont il se considère investi [5]. L’État met des « moyens en œuvre ». Les parlementaires votent des lois. Les associations veillent au grain. L’école est mise à contribution, les médias… Le corps social et politique agit donc, avec force et détermination. Et pourtant. Pourtant les violences faites aux femmes ne diminuent pas [6]. et chaque fois que les droits sont mis à égalité, on ne sent pas de vague populaire pour porter la considération due aux femmes ni la modification des comportements censés accompagner le mouvement.
Pourquoi ?
Il me semble que l’on peut apporter deux réponses.
La première consiste à dire que la domination masculine est incluse dans la « nature humaine ». Elle serait génétique, en quelque sorte, conséquence de nouveau du taux de testostérone et de la force musculaire, conséquence aussi de qui porte l’enfant. Ces « données naturelles » disent que les hommes sont des chasseurs qui tuent le gibier à mains nues et que les femmes sont dévouées à la maternité et à la surveillance du feu domestique. C’est le point de vue (simplifié) de tout ce que la planète compte de réactionnaires dévoués à des dogmes religieux où la loi de leur-Dieu serait loi naturelle et universelle, l’un n’allant pas sans l’autre. Cela fait beaucoup de monde, un monde qui, selon son rapport au progrès, va plus ou moins considérer que cet « état de nature » doit subir des correctifs (l’égalité des droits, par exemple) pour plus de justice et d’harmonie sociales.
Le documentaire d’hier soir est à ce titre édifiant, puisqu’il y est question des BMC, autrement dit « bordels militaires de campagne » et de la prostitution organisée dans le sillage des armées au fil de l’histoire. Un archaïsme ? Que nenni, l’ONU elle-même considère que les hommes de troupe ont un besoin sexuel à satisfaire qui fait partie de leur « nature d’homme » et contre lequel on ne peut pas lutter. Alors, comme de toute façon ils violeraient la première chèvre qui passe si l’on ne faisait rien pour eux, on leur amène « des filles » dont ils usent et abusent (jusqu’à soixante passes par jour par femme) dont certaines sont arrivées là sans aucun consentement pas même économique, pour que nos braves soldats puissent se vider les couilles avant de vider leur chargeur sur l’objectif.
Pardon d’être vulgaire. Comment ne pas l’être face à une telle abjection ?
Ne peut-on pas lutter ou ne doit-on pas lutter ?
Cette violence sexuelle organisée par les armées qui fournissent chair, locaux et contrôle médical, que sert-elle d’autre qu’une pulsion martiale qui colle si bien au travail du soldat ? On peut présenter la chose comme l’on veut pour se donner bonne conscience, mais le fait militaire est un fait de violence, tuer est un fait de violence, et ce, quelle que soit la bonne (ou mauvaise) raison que l’on avance. Permettre à ces hommes une violence organisée envers les femmes à travers ces « bordels », cela relève de l’exercice militaire, comme n’importe quel exercice de tir ou de mise en situation à l’entraînement.
On peut aussi poser la question autrement : la majeure partie de ces hommes accepteraient-ils de tuer et de torturer s’ils n’étaient pas exercés à le faire au quotidien, même dans la vie civile, à travers les violences faites aux femmes, qu’elles soient autorisées, organisées ou simplement tolérées ? Aux femmes et aux enfants, soit dit en passant, tant les unes et les autres subissent fort souvent le même sort considérant peut-être que l’enfant non pubère fait encore partie de sa mère. Je ne sais pas. Je sais par contre que l’armée est un démembrement de l’État dont la vocation première est d’assurer l’ordre, un ordre où les hommes dominent les femmes par toutes sortes de violences qu’aucun « ajustement » légal ne saurait dénaturer.
La deuxième réponse possible à l’immobilisme qui succède aux réductions légales des discriminations et autres campagnes de sensibilisation consiste à se moquer de savoir si l’homme de sexe masculin obéit à des pulsions naturelles quand il viole, tue, asservit, exploite les femmes et à considérer que sa domination est avant tout un système de domination politique, un totalitarisme global dont on ne sortira que par la construction d’un autre ordre social (un autre monde), tout réformisme de l’ordre actuel n’étant que cataplasme sur jambe de bois, légitimation de la domination masculine en prime.
Comment ce faire ? Et pour mettre quel genre d’ordre à la place ? C’est à ce type de questions que ces Fragments d’un discours politique souhaitent tenter des amorces de réponse, des soupçons de réflexion.

On ne s’économisera pas le désordre si l’on s’attaque à l’ordre lui-même. C’est sans doute le frein principal à un changement radical de perspective, pour moi aussi. Nous avons tant à perdre, nos certitudes d’abord, nos suffisances, nos espaces personnels de pouvoir, nos biens matériels (ce qui n’est finalement pas le plus difficile à abandonner).
Le hasard (la synchronicité) a voulu qu’hier soir, après ce documentaire, j’ai lu quelques pages des Misérables [7] et ai croisé un mot que je ne connais que des livres d’histoire, « séditieux », de « sédition », « Révolte concertée contre l’autorité publique ». En relisant cette définition, j’ai été surprise d’y trouver un mode d’action politique et non une simple référence à tel ou tel groupe « terroriste » lié à une révolution populaire ou militaire (ce que j’aurais spontanément dit). L’étymologie, aussi, me fait un clin d’œil : « 1209 ; lat. seditio, de sed- marquant la séparation, et itum, supin de ire « aller ». » [8] « Aller vers la séparation » d’entre la citoyenne que je suis et l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste où je vis ? Cela me plaît.
Est-ce une manière d’en appeler au Grand Soir [9] ? Je ne crois pas aux chimères ni ne saurais revendiquer la lutte armée, même quand cela me démange d’en découdre. Je ne suis pas marxiste. Je voudrais défendre une alternative non violente vers la décomposition de l’État et de toute institution coercitive ; c’est là le cœur de mon désir politique. Oui, j’écris « désir politique » car je pense que le désir est aussi un projet et un moyen politiques. Cela suppose d’emblée que l’État puisse avoir celui de s’autodétruire. Ce sera là une de mes premières utopies, et non des moindres. Je n’ai pas envie de brider mon désir, fût-il (futile) politique. J’ai besoin de rêver.


[1Je reviendrai plus tard sur les événements qui ont déclenché cet impératif d’écrire et qui expliquent ce choix initial. Cf. « 9 septembre 2015 ».

[2Stéphane Benhamou & Sergio G Mondelo, Putain de guerre, France, 2012, 64 mn.

[3Je détaille en quoi l’ordre dans lequel nous vivons est par nature « bourgeois, hétérosexiste et raciste » dans le Fragment du 15 septembre 2015.

[4Ces théories biologistes sur la différence des sexes qui justifieraient le sexisme sont largement contestées, et contestables. Je ne me lance pas dans le débat tant il me paraît biaisé d’avance par l’approche culturelle que nous en faisons. Un ouvrage semble faire référence : Colette Dowling, Le mythe de la fragilité, Le Jour Eds, 2002.

[5Je fais ici référence aux transsexuels, bien sûr, mais aussi à toutes les personnes transgenres qui se reconnaissent ou pas dans la binarité sexuelle.

[6En 2006 est votée la première loi contre les violence faites aux femmes (loi n° 2006-399) alors que l’enquête « Contexte de la sexualité en France » menée par l’INSERM et l’INED permet de mesurer le nombre de personnes ayant subi des violence sexuelles (attouchements, tentatives de rapport forcé ou rapports forcés) au cours de leur vie. Ces violences ont concerné 20,4 % des femmes et 6,8 % des hommes âgés de 18 à 69 ans. Je n’ai pas trouvé la même enquête menée dix ans plus tard, soit aujourd’hui (il faut le temps) mais les chiffres collectés par l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales semblent plutôt stables.

[7Victor Hugo, 1862.

[8Pour la définition et l’étymologie, le Grand Robert.

[9Expression qui désigne, chez les marxistes et les anarchistes depuis le XIXe, le jour du renversement de l’ordre établi par la révolution vers la construction d’une nouvelle société. Le terme est souvent utilisé en synonyme de révolution.

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