Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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18 octobre 2015

Hier, en début d’après-midi, je suis tombée par hasard sur un reportage consacré à Matthieu Ricard [1], moine bouddhiste tibétain et néanmoins docteur en génétique cellulaire. Je n’ai pas été totalement attentive à ce reportage ; j’ai mis un certain temps même à m’y intéresser tant cet homme, qui au départ ne me disait rien alors que j’en avais déjà entendu parler, me semblait un peu benêt. Le ton du reportage y est sans doute pour beaucoup et son objet même m’était déplaisant. Cette entrée dans l’intimité d’un moine bouddhiste, méditation filmée à l’appui, m’a gênée, c’est certain. Il était volontaire, forcément ; deuxième point d’achoppement. Sa manière de rire, d’une désinvolture que je ressens comme une certaine suffisance, peut-être, constitue le troisième.
Je retiens pourtant de ce reportage deux réflexions. La première, un peu éloignée peut-être de l’avancée de ma pensée dans ce texte, n’y est pas si étrangère.

« Voix off. C’est ici qu’il vient se retirer du monde, parfois pendant plusieurs mois. Focalisé sur sa respiration et sa conscience, pour de longues séances de méditation face aux plus hauts sommets du monde. « Le journaliste : Vous pouvez nous expliquer la médiation ?
« Matthieu Ricard : [petit rire] Il y a deux clichés sur la méditation, faire le vide et se relaxer. Essayez de faire le vide, vous verrez, cela ne va pas marcher. Se relaxer, c’est très bien mais à ce moment-là on peut aller à la plage. L’idée c’est vraiment de devenir un meilleur être humain et de s’affranchir de l’ignorance et des causes de la souffrance. C’est la confusion mentale, l’animosité, l’arrogance, l’obsession, l’attachement, la jalousie, etc. Il ne s’agit pas de je vais devenir un sage, un saint. C’est aller, de façon très pragmatique au cœur de ces souffrances et d’essayer, une à une de les dissoudre. C’est vraiment pas compliqué. » [2]

« Vraiment pas compliqué »… S’il le dit !
En version laïque, que forcément je préfère, la méditation de Matthieu Ricard se transforme en « méditation de pleine conscience » chère à Christophe André, psychiatre, et aux tenants des thérapies comportementales et cognitives (TCC) en vogue dans les médias [3], ce qui ne retire d’ailleurs rien à leur intérêt. La différence fondamentale entre le laïque et le religieux est sans doute qu’à ce « meilleur être humain » auquel aspire notre moine Christophe André oppose un outil de soin pour moins de souffrance psychique et physique.

« Sachant que dans la plupart des souffrances psychologiques, quelle qu’en soit leur nature, la rumination et la dérégulation émotionnelle sont des facteurs aggravants, la pleine conscience présente donc un réel intérêt en tant qu’outil adjuvant aux différentes prises en charge, médicamenteuses ou psychothérapeutiques. » [4]

C’est en cela que la méditation [5] rejoint mes réflexions politiques. Puisque la souffrance personnelle est productrice de violence, pourquoi ne pas aussi nous attacher, pour nous faire du bien autant que comme acte de résistance politique, à moins souffrir nous-mêmes ? Nous serons moins violents les uns à l’égard des autres, et forcément plus conscients de cette violence sourde qui fonde et fait fonctionner l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste, donc plus aptes à nous refuser à elle, à ne pas y contribuer.

Je laisse cette idée en suspens et reviens à la deuxième réflexion à laquelle m’amène ce reportage consacré à Matthieu Ricard. Il explique à un moment où on le retrouve dans sa chambre au monastère (« 9 m2 ») qu’il ne possède rien car il n’a besoin de rien posséder.

« Il ne faut pas s’embarrasser du superflu. Rien que cette armoire à vêtements, tous les ans, je réussis à la remplir donc je vide tout. Je garde juste le minimum, je donne ça à ceux qui en ont besoin. C’est incroyable comme on peut accumuler des trucs inutiles. Voilà donc mes possessions terrestres [il désigne le contenu de l’armoire] (…) J’en ai quand même beaucoup trop. Il va falloir vider ça bientôt. J’en ai beaucoup trop ! J’ai trois paires de chaussettes. J’en avais dix. Un truc qui m’a toujours sidéré c’est quand j’ai appris que la femme du président Marcos avait quatre mille paires de chaussures ! Ça, c’est le comble du narcissisme inutile. Avoir juste ce dont on a besoin, c’est une liberté. Il faut les porter les trucs. » [6]

Je passe une nouvelle fois sur cette médiatisation de l’intimité de cet homme bien que j’en reste choquée.
Ces propos sur « ce qu’il est bon » (je le dis ainsi car nous sommes, de la part de ce moine, dans l’expression d’un dogme religieux, dogme dont une des fonctions est de produire des jugements de valeur) sont intéressants à divers degrés. Qu’est-ce qui serait « superflu » ou non ? Qu’est-ce que l’on possède et par conséquent, qu’est-ce que posséder ? Est-ce une « posture narcissique » que de posséder ce qui serait « inutile » ? Est-ce une « liberté » de ne rien posséder ? Quel lien entre « donner » et « ce dont on a besoin » ?
Je ne viendrai pas à bout de ces questions en une seule fois ce d’autant que je voudrais les mettre en balance avec cette idée largement répandue chez les marxistes et les libertaires que « La propriété, c’est du vol. » [7] C’est sans doute un peu osé car Matthieu Ricard fait référence à ses « possessions terrestres », biens personnels qui se comptent en nombre de paires de chaussettes là où Proudhon interroge les fonctions politiques de la propriété et ses implications contre la liberté et l’égalité.
Par ailleurs, il faut sans doute distinguer « propriété » et « possession », la seconde ne se référant qu’à la jouissance de la chose (usus) là où la propriété ajoute le droit de profiter (fructus, « disposer des fruits ») et d’en disposer (abusus, soit « céder, donner ou détruire la chose »). Mais Matthieu Ricard dit pourtant à propos des choses inutiles, « Je donne ça à ceux qui en ont besoin. » Il considère donc disposer de l’abusus, en plus de l’usus. Il me semble alors que la propriété, contrairement à son choix d’utiliser le terme plus édulcoré de « possession », est avérée.
Cette petite discussion entre « propriété » et « possession » peut paraître dérisoire à l’aune des paires de chaussettes de notre moine mais elle me semble dire combien distinguer les deux est souvent artificiel, ce qui m’amène à douter de l’effectivité, de la possibilité, d’une éradication de la propriété en tant que telle. Les moines et religieuses catholiques font aussi vœu de pauvreté et cèdent leurs biens quand ils prononcent leurs vœux. Ils ne sont donc plus propriétaires de rien et possèdent de ce dont leur ordre veut bien leur laisser la jouissance [8]. Cela n’abolit en rien la propriété, elle change simplement de main, passe des personnes à l’ordre, autrement dit à l’Église catholique. Leur travail même, quand il produit des richesses [9], ne leur appartient pas puisqu’ils n’en touchent pas le fruit ni sa rémunération. Cette propriété-là serait-elle plus juste ? Je l’ignore ; je remarque simplement qu’elle reste ce qu’elle est et que c’est simplement le propriétaire qui change. Il en est de même quand on décide de « supprimer la propriété individuelle des moyens de production » ; devenue « collective », la propriété de la chose n’en demeure pas moins ce qu’elle est. Quelle est-elle donc au-delà de sa définition du Code civil, usus, abusus, et fructus ?
Je me rends compte, à fouiller de-ci, de-là, qu’elle est systématiquement entendue comme « propriété privée » pour être condamnée et qu’alors, on lui substitue une « propriété collective » via une institution qui sera l’État, une Église, une mutualité, une association, une famille, un clan, etc. Est-ce à dire que la propriété, en tant que telle, ne peut être supprimée et que c’est son caractère public ou privé qui est en discussion ? Je le crains, d’autant qu’elle me semble par nature créer de l’ordre, un ordre au service de ceux qui organisent la propriété pour en tirer profit.
En cela, Matthieu Ricard a sans doute raison de dire qu’il est une liberté « d’avoir juste ce dont on a besoin », considérant que toute accumulation de richesses matérielles, par principe d’accumulation même, porte à protéger les richesses accumulées (car si elles se perdent, à quoi sert-il d’accumuler ?) vers une institutionnalisation de ces richesses en tant qu’indicateur de position sociale qui réclame de toujours en accumuler plus pour garder sa position ou en obtenir une plus importante. Mais n’est-ce pas culturel de se projeter dans ce qui apparaît comme une vis (un vice) sans fin (sans faim) ?

« Jésus lui répondit : « Quiconque boit de cette eau aura de nouveau soif ;
« mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. »
« La femme lui dit : « Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. » (Jn 4, 13-15)

Ah ! la Samaritaine. C’est sans doute mon personnage biblique préféré [10] elle qui voudrait éternellement étancher sa soif. Mais elle n’est pas Imelda Marcos, elle comprend tout de suite qu’accumuler de l’eau n’étanche pas la soif ; c’est boire une autre sorte d’eau, une eau qui ne se possède pas car « non matérielle », qui le permettrait (je laisse le conditionnel, tout de même). Jésus, dans cette légende, invite la Samaritaine à renoncer à la propriété matérielle, comme beaucoup de prophètes et d’intermédiaires institués entre Dieu et les hommes, avant et après lui. Est-ce à dire que la propriété serait « naturelle », comme l’indique la Déclaration universelle des droits de l’homme, sous-entendu qu’y renoncer ne peut être qu’un choix spirituel… ou politique ?
J’imagine que l’anthropologie aura su trouver des cultures et des civilisations qui avaient un rapport aux choses et aux personnes qui ne s’apparente pas forcément à notre idée occidentale et judéo-chrétienne de la propriété, ou en sont des variantes notoires. En cela, la propriété ne serait pas « naturelle » ; elle ne l’est pas plus dans ses expressions actuelles, par exemple dans l’idée d’accumulation : dire « Ces trois paires de chaussettes sont à moi. » n’est effectivement pas équivalent que de dire « Ces quatre milles paires de chaussures sont à moi. » La différence n’est pas de nature : les deux sont « à moi » et nos deux propriétaires nous affirmeront qu’ils en ont « besoin », ce qui est parfaitement admissible si l’ont considère que le « besoin » n’est pas que matériel, « narcissique » disait Matthieu Ricard. La différence se situe dans le degré (entre trois et quatre milles) et dans ce qu’il dit de notre rapport aux choses, au bien-être, à la nécessité.
S’il me semble donc illusoire de chercher à supprimer la notion même de propriété, je préfère porter ma réflexion sur son exercice avec l’idée que, peut-être, à force de le sortir d’un processus politique d’accumulation (politique car producteur de pouvoir), une « autre propriété » pourra naître, une propriété qui ne serait pas antinomique de la justice et de la liberté. Si je devais me fixer un idéal ici, il serait de « désinstitutionnaliser » la propriété et de la limiter au strict minimum. Comment le définir ?
Il est peut-être nécessaire pour avoir chaud aux pieds en dessous d’une certaine température extérieure de jouir de (voire de posséder) une paire de chaussettes ; on peut même aller jusqu’à dix sans craindre le « comble du narcissique inutile » surtout si l’on souhaite bien remplir le tambour de la machine à laver. Le minimum se définirait donc par le nécessaire ; cela ne règle rien car je suis convaincue qu’Imelda Marcos considérait ses quatre mille paires de chaussures comme nécessaires, autant que je n’ai pas envie de le lui contester. C’est à chacun de décider, et toute « décision extérieure » de limitation du nombre de paires de chaussures par personne serait du même totalitarisme que la pression sociale visant à faire de l’écran plat haute définition un objet nécessaire à la vie humaine, surtout en période de Coupe du monde de football.
Je me borne donc à poser des questions, invitant chacun à donner la réponse qui lui semble la plus pertinente pour lui-même, espérant qu’au final, la somme des choix personnels en matière de paire de chaussettes, de chaussures et d’écrans plats (par paire, c’est encore meilleur) nous portera vers un monde où posséder ne sera plus jouissance. Cela m’amène un positionnement que j’aime bien souligner. Est-il nécessaire de posséder l’être aimé ? Oui, si l’on veut « en » jouir ; non, si la jouissance est un partage.


[1« L’homme le plus heureux du monde », France 2, « 13 h 15, le magazine », 17 octobre 2015.

[2France 2, 17 octobre 2015, op. cit.

[3Christophe André a publié de nombreux ouvrages et articles sur ces théories et leur mise en œuvre, par exemple, Christophe André, « La médiation de pleine conscience » in : Cerveau & psycho (41), sept-oct 2010.

[4Christophe André, sept-oct 2010, op. cit.

[5Pour la petite histoire, un mois après que j’ai terminé d’écrire ces Fragments d’un discours politique, Matthieu Ricard et Christophe André cosignent avec Alexandre Jollien Trois amis en quête de sagesse (L’Iconoclaste - Allary éditions, 2016). La filiation y est donc bien.

[6France 2, 17 octobre 2015, op. cit.

[7Pierre-Joseph Proudhon, « Qu’est-ce que la propriété ? Ou recherches sur le principe du droit et du gouvernement » (1840). En téléchargement libre ici.

[8Belle revanche lexicale face à l’ascétisme monacal !

[9Je pense ici à tous ces produits fabriqués dans les monastères qui sont vendus comme produits du terroir de qualité divine.

[10J’y fais beaucoup référence dans l’un de mes projets littéraires numériques, Les feuillets de Cy Jung, disponible ici.

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