Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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11 octobre 2015

Hier après-midi, à Ankara, deux bombes, sans doute transportées par des kamikazes [1], ont fait près de cent morts et deux cent cinquante blessés lors d’une manifestation pacifiste. J’ai mal. Les personnes qui sont venues manifester étaient des militants, bien sûr, des activistes pour certaines, j’imagine. Pour autant, il s’agissait de dénoncer la guerre dans une manifestation de rue tout ce qu’il y a plus ordinaire.
Cent morts.
Ou même plus selon le Parti démocratique des peuples (HDP) [2], organisateur de la manifestation.
Ce matin, l’attentat n’est pas revendiqué. Les autorités turques et son gouvernement islamo-conservateur, bien sûr, accusent le PKK [3], l’organisation État islamique [4] ou le Front révolutionnaire de libération du peuple (DHKP-C) d’extrême gauche, ses trois opposants majeurs. Des élections générales auront lieu le 1er novembre. À qui profitera le crime ? [5]

« Nous sommes confrontés à un État meurtrier qui s’est transformé en mafia. » [6]

Mon sentiment personnel va du côté de cette analyse du HDP. Mais je n’en sais pas plus. Le doute est là même si je suis toujours un peu sidérée quand un État, ses autorités, son gouvernement, semblent impliqués dans un acte terroriste sur son territoire tant la force publique dispose déjà de moyens importants de coercition, les appareils répressifs d’État : quand elle le souhaite, elle peut réprimer en toute légalité ; pourquoi aurait-elle recours à d’autres procédés ?
Et pourtant. En France, par exemple, quelques faits du même genre me viennent à l’esprit. La destruction du Rainbow Warrior pour ce qui est du terrorisme d’État à l’international [7]. Sur notre sol, l’assassinat du pasteur Doucé [8], certains attentats de l’OAS [9], les exactions du SAC [10]. Il y en a tant d’autres, qui ne me viennent pas à l’esprit ou que j’ignore. Qu’importe ! Même si c’est difficile à admettre, un État de droit n’hésite pas à commanditer des meurtres, des enlèvements, des suicides [11]. À poser des bombes ? C’est dans l’air du temps, en tout cas, et mon appel à une résistance individuelle non violente en complément d’un activisme collectif peut sembler ici dérisoire.
Ni plus ni moins que le reste de mon propos.

Cent morts dans un attentat lors d’une manifestation à Ankara peuvent me faire craindre de perdre la vie dans une manifestation parisienne tant j’ai conscience que l’on est si peu de chose, et mon amie la rose… Forcément. Car si cet attentat est possible à Ankara, il est possible à Paris, autant qu’il a été possible que deux terroristes tuent des dessinateurs et rédacteurs de presse lors de l’attaque de la rédaction de Charlie Hebdo (je n’oublie pas les autres victimes mais je me compare à celles que je cite en tant qu’écrivaine), le 7 janvier 2015. Je ne vais pas pour autant renoncer à manifester, pas plus que l’attentat de Charlie m’a portée à renoncer à écrire et à diffuser le plus largement possible ce que j’écris. L’action politique, même non violente, n’est jamais sans risque létal ; mais l’inaction politique qui entretient l’ordre des choses l’est-elle moins ?
La semaine dernière, vingt personnes ont perdu la vie dans le sud de LaFrance suite à des pluies diluviennes et des inondations qui ont suivi. Cet été, on estime à trois mille décès la surmortalité liée à trois épisodes de canicule. On dépasse largement le nombre de morts de l’attentat d’Ankara ou de celui de Charlie Hebdo. Et je n’ai ni lu ni entendu de commentaires indiquant qu’il s’agissait là de morts suite à des attaques ourdies par l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste. Et pourtant…
Il est vrai que celui de ses bras qui bétonne la Côte d’Azur, érige la voiture en apex de la consommation [12], produit toujours plus de CO2 au détriment des équilibres climatiques, ne semble armé que de bonnes intentions : nous rendre heureux. Ce bras-là ne lance pas de grenade dégoupillée dans la foule. Il ne prône pas la violence armée car même si la guerre est mère des trafics les plus juteux, la paix, à terme, est plus lucrative. Non. Ce bras nous caresse, nous bichonne, nous invite à rester chez nous chaque fois que la violence rôde. Il nous chauffe. Il nous rafraîchit. Il nous nourrit. Il satisfait à nos désirs. Il nous baise ?
On peut aussi le dire ainsi.

Autre ajout du 13 octobre 2015

Lors du Comité central d’entreprise (CCE) d’Air France le 5 octobre dernier, CCE devant annoncer d’importantes suppressions d’emploi après l’échec des négociations avec les pilotes de la compagnie aérienne, des manifestants ont molesté des membres de la direction. L’image d’un directeur des ressources humaines (DRH), chemise déchirée, costume et cravate de travers, escaladant je ne sais quoi pour échapper aux manifestants sous la protection tardive de vigiles dépassés, a fait le tour du monde, symbole de la « violence syndicale » pour certains, de « salariés [qui] défendent leur emploi », selon d’autres [13].
Qu’il y ait eu violence ne fait aucun doute.

« L’ancien porte-parole du NPA refuse de condamner le comportement des salariés d’Air France. « Quand la violence s’exprime, la colère s’exprime », affirme-t-il lundi sur BFM TV. » [14]

Cette phrase, qui transforme la violence des salariés en « colère » a fonction de la rendre légitime. Elle vient à l’appui d’une vidéo diffusée le même jour où une représentante syndicale, à la porte du CCE, fond en larmes devant la suffisance (avérée) de la direction de l’entreprise.
Quelques jours plus tard, cinq salariés sont arrêtés dès potron-minet et gardés à vue au-delà de vingt-quatre heures.

« Le placement en garde à vue de salariés de l’entreprise, pour certains interpellés au petit matin à leur domicile, a soulevé lundi la colère des salariés et des syndicats Air France et une vague d’indignation d’une partie de la gauche. « La méthode employée est parfaitement disproportionnée. On a affaire à une interpellation assimilable aux affaires de grand banditisme, au terrorisme, alors qu’en principe, les policiers peuvent adresser une convocation écrite ou les convoquer par un appel téléphonique », a déploré mardi matin sur i-Télé Lilia Mhissen, avocate de la CGT Air France. Selon elle, il n’y avait dans ce cas pas de « risque de fuite, de concertation ». » [15]

Il est intéressant en effet de constater l’ampleur de la répression et ses effets sur le changement de vision qu’elle donne de la molestation initiale.
D’ordinaire, les actes violents commis lors d’actions syndicales (ouvrières ou paysannes) sont rarement poursuivis, hormis ceux commis par les faucheurs volontaires, bien sûr, tant, José Bové [16], à leur tête, incarne une lutte qui a marqué l’État français au fer de la défaite face à l’irréductible paysan du Larzac. Pour cette fois à Air France, les médias ont passé la semaine précédant ces mises en garde à vue à nous raconter que la police visionnait les images de vidéosurveillance et que des arrestations auraient lieu.
Considérant que même si je condamne ces actes parce que violents, inutilement violents, et ce, quelle que soit la violence à laquelle ils répondent la loi du talion n’ayant jamais été bonne inspiratrice, je dois aussi avouer que le symbole de ce cadre supérieur qui perd sa chemise m’a fait sourire. Pour une fois que ce sont les dirigeants qui y perdent leur chemise… C’est une pensée totalement démagogique mais je n’en suis pas exempte. Je m’abstiens juste de la transformer en position publique, le principe de la non-violence m’étant le plus fort et sans contradiction possible.
Ceci étant, la manière dont la répression s’organise me porte de nouveau à avoir envie de pactiser avec ces salariés délinquants, car oui, j’insiste, ils demeurent délinquants, quelle que soit la manière dont on regarde les choses, à avoir molesté une personne. C’est justement la répression et son caractère à l’évidence disproportionné qui me permettent désormais de dénoncer les méthodes policières et judiciaires, et aller manifester contre. Cela me donne légitimité à soutenir ces salariés que d’emblée je ne soutiens pas car cette façon de les réprimer incarne le fait que la force publique est au service du « grand capital », au service de l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste.
Dois-je pourtant remercier l’État de ses basses méthodes qui me permettent de me sentir solidaire de ces salariés ? Je n’irai pas jusque-là. Quoi que.

Ajout du 14 octobre 2015

Je verse ici le communiqué de la Ligue des droits de l’homme (LDH) du 13 octobre 2015 sur ces arrestations de syndicalistes et les événements qui les ont précédés car il me paraît parfaitement illustrer mon propos d’hier [17].

« La violence sociale criminalisée ! « Le sort réservé à des militants syndicalistes d’Air France accusés de violences lors du comité central d’entreprise relève de l’exercice d’intimidation plus que l’enquête. Certes, le Premier ministre, en prenant fait et cause pour la direction de cette société, avait donné le la. Mais le traitement de ces militants comme des délinquants dangereux les désigne comme les boucs émissaires d’une crise sociale dont ils ne sauraient être les seuls à supporter la responsabilité. Nul ne peut se satisfaire du recours à la violence, fût-ce sous le coup de la colère. Mais le méprisant « nous ne sommes pas habilités » opposé à une élue qui exprimait son désarroi, illustre la violence sociale ressentie par les salariés. La LDH appelle à conserver à ces événements leur dimension sociale. » [18]

Je reviens un instant sur le titre qui tend à suggérer que la « violence sociale », ne serait pas par nature « criminelle », au sens de « Faire passer de la juridiction civile ou correctionnelle à la juridiction criminelle. » si j’en crois le Grand Robert. La formule de la LDH est jolie en ce qu’elle joue de la méconnaissance par le plus grand nombre des subtilités de notre appareil juridictionnel.
Sont en effet « correctionnels » les délits, soit des infractions pénales définies comme telles par le Code pénal ; sont « criminels » les crimes, soit les « Infraction[s] que les lois punissent d’une peine afflictive ou infamante, opposé à contravention ou à délit (Code pénal, art. 1). » nous dit le Grand Robert toujours. L’arrestation de ces militants et leur mise en garde à vue ne constituent donc pas en soi une « criminalisation » des violences commises, la garde à vue n’étant pas réservée aux auteurs présumés de crimes. Mais l’abus de langage est si parlant et si chafouin ! Il ne met pas en cause le fait qu’il y a eu des violences et que celles-ci peuvent être poursuivies tels les délits constitués ; simplement il conteste une « criminalisation » qui n’est de toute façon pas à l’ordre du jour puisqu’il me semble qu’arracher une chemise et molester une personne ne constitue pas un crime mais un délit. Par contre, s’il y avait eu mort d’homme, même dans un cadre de « violence sociale », le crime aurait été constitué.
Ainsi, la LDH suggère qu’il ne peut y avoir de poursuites (point de vue politique) alors que ces violences le justifient (point de vue du droit). Bel exercice de style !


[1Le terme désignait initialement ces pilotes de l’armée japonaise qui se jetaient avec leur avion contre des cibles durant la Seconde Guerre mondiale. Il a été utilisé pour la première fois pour désigner des terroristes en 1972 lors d’une attaque de membres de l’armée rouge japonaise (groupe d’extrême gauche) à l’aéroport de Tel-Aviv. Au vu de son utilisation actuelle, je trouve la filiation intéressante à connaître.

[2Parti d’opposition prokurde.

[3Parti de travailleurs du Kurdistan. C’est une organisation armée laïque qui agit en Turquie et en Syrie principalement. C’est aujourd’hui la seule force qui résiste au sol à l’avancée de Daech en Syrie (si l’on excepte les troupes de l’État syrien, bien sûr).

[4La Turquie fait partie de la coalition internationale qui combat ces extrémistes islamiques en Syrie.

[5Il a profité au parti du président Recep Tayyip Erdogan qui obtient la majorité absolue au Parlement. « Contre toute attente » écrit lemonde.fr le 2 novembre 2015 ; pas si sûr.

[6Déclaration de Selahattin Demirtas, chef de file du HDP.

[7Ce bateau de Greenpeace mouillé en Nouvelle-Zélande a été détruit par explosif le 10 juillet 1985 par deux membres des services secrets français sur ordre du ministre de la Défense. Le photographe Fernando Pereira meurt dans l’explosion.

[8Le pasteur Doucé, de confession protestante, a créé en 1976 le Centre du Christ libérateur, espace d’accueil inclusif des personnes dont la sexualité est réprimée : homosexualité, transsexualisme, pratiques sado-masochistes, pédophilie, pornographie… Il était sous la surveillance des renseignements généraux (RG). Il a été assassiné le 19 juillet 1990 dans des circonstances troubles et non élucidées. L’État français, par le biais d’un agent des RG, semblait impliqué dans cet assassinat. Un non-lieu a été prononcé en octobre 2007.

[9Organisation de l’Armée secrète, groupe terroriste de défense de l’Algérie française fondée en 1961 et animée par de nombreux membres de l’armée française. Sans pouvoir affirmer que certains de ses attentats étaient commandités par les autorités françaises, on ne peut douter de l’existence de relations étroites entre cette organisation terroriste et LaFrance, ne serait-ce par les liens unissant ses membres et l’armée coloniale française.

[10Le Service d’Action civique était une association servant les intérêts du général de Gaulle puis de ses héritiers de 1961 à 1982. D’une action de service d’ordre, il en est venu à mener une action de police parallèle puis à commettre des enlèvements, des meurtres, des agressions et tous les actes criminels qui vont avec pour lever des fonds. La « tuerie d’Auriol » où sont assassinés un chef du SAC et sa famille, le 18 juillet 1981, entraîne la dissolution du mouvement.

[11Je pense ici à Robert Boulin, bien sûr, secrétaire d’État du gouvernement de Raymond Barre, mort en exercice le 30 octobre 1979. La thèse officielle avère son suicide. Celle-ci est contestée par ses proches et de nombreux analystes de la vie politique et judiciaire française. En septembre 2015, une information judiciaire pour « enlèvement et séquestration » a été ouverte par le TGI de Versailles. Je pense aussi aux Allemands Andreas Baader chef de la Fraction armée rouge (RAF), Gudrun Ensslin, cofondatrice de la RAF, Jan-Carl Raspe et Irmgard Möller dont le suicide et la tentative (pour Irmgard Möller) ont toujours été sujets à caution.

[12Huit des vingt victimes de ces intempéries ont péri noyées dans des parkings en tentant de sauver leur véhicule automobile qui était sans doute assuré.

[13En l’espèce, Jean-Luc Mélanchon, leader du Front de gauche.

[14Olivier Besancenot.

[15Le Monde.fr avec AFP, « Violences à Air France : les gardes à vue de cinq salariés prolongées », 13 octobre 2015.

[16José Bové, aujourd’hui député européen, s’est installé en 1976 sur le plateau du Larzac et a activement participé à la lutte contre l’extension du camp militaire.

[17Cf. ci-dessus « Ajout du 13 octobre 2015 ».

[18Communiqué de la LDH, 13 octobre 2015.

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