Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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10 octobre 2015

« Pervertir ».
J’emprunte le mot à Jacques Lacan (encore ! [1]) Il me renvoie invariablement à cette idée de résistance que j’essaie de développer dans une acception qui mène à une forme de désobéissance civile à travers une action personnelle qui évite l’affrontement direct. On peut dire « merde », comme Cambronne, à l’ennemi qui nous demande de nous rendre, rester fièrement debout quand d’autres se mettent à genoux [2] ou certainement plus héroïquement faire face à un char place Tian’anmen [3]. Cela peut être dangereux, surtout en plein champ de bataille, mais forcément remarquable tant « Foudroyer d’un tel mot le tonnerre qui vous tue, c’est vaincre. » [4]
Selon le degré de libertés publiques de là où l’on vit, ou des circonstances, chaque acte de résistance qui se situe dans « l’action directe », le propre de tout activisme, se mesure à l’aune du risque personnel encouru. Certains en prennent plus que d’autres ; sont-ils pour autant plus courageux ? Je ne le crois pas. Celle et ceux et hen qui occupent les Zad, par exemple, peuvent nous sembler des héros à nous qui battons le pavé parisien entre Bastille et Nation dans un conformisme petit-bourgeois qu’il est toujours plaisant de dénoncer.

« Gueuler contre la répression
« En défilant "Bastille-Nation"
« Quand mes frangins crèvent en prison
« Ça donne une bonne conscience aux cons » [5]

La sentence de Renaud peut sembler cruelle ; elle appartient en plein à cette idée que plus l’action est proche de la « lutte armée », plus elle serait noble. Sans doute s’agit-il là d’une dérive de la pensée libertaire portée par des militants qui rêvent de « faire le coup de poing » contre les gardes mobiles, ou contre quelques autres militants de groupes qu’ils combattent. Et l’on obtient la bagarre où Clément Méric a trouvé la mort [6]. Il devient un martyr de la cause, lui qui sans doute aurait préféré vivre plus longtemps même s’il a fait le choix d’un engagement dont la violence était partie prenante. Était-il pour autant conscient qu’il pouvait périr en bandant les poings ?
J’utilise à dessein ce vocabulaire martial et viril qui est tellement démesuré au regard de l’enjeu. J’ai parfois envie d’envoyer ces jeunes gens dans les caves d’Alep pour qu’ils mesurent ce que le totalitarisme peut provoquer de violence et de barbarie. Résister en Syrie face au régime de Bachar el Assad et à la montée de l’organisation État islamique c’est se battre dans d’autres conditions que sur les trottoirs achalandés d’Havre-Caumartin. Il n’y a aucune gloire à mourir, quelle que soit la cause que l’on défend. Mais on n’a parfois pas le choix : quand la guerre est là, la « vraie », il faut parfois se transformer en soldat pour défendre ne serait-ce que sa vie.
Les militants libertaires français me rétorqueront qu’ils sont en guerre contre cet ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste… et fasciste pour l’occasion. J’entends leur argument. Je n’y succombe pas pour autant et, en bonne petite-bourgeoise (je veux bien leur céder cela) [7], je ne crois pas en la solution de la lutte armée car, même si je considère que notre pays est en guerre, celle-ci ne se déroule qu’accessoirement sur son sol et contre un ennemi qui, pour le coup, reste extérieur [8]. Ce débat sur la pertinence de la lutte armée a déjà eu lieu après la mort de Pierre Overney, ce militant maoïste tué par un vigile lors d’une grève chez Renault (les voitures cette fois), le 25 février 1972. La majorité de l’extrême gauche française a tranché en faveur de la lutte non armée quand la minorité s’est retrouvée quelques années plus tard autour d’Action directe, groupe terroriste qui a revendiqué quatre-vingts attentats ou assassinats sur le territoire français entre 1979 et 1987.
De ce que je sais de ceux qui ont choisi la lutte non armée, quelques-uns en ont profité pour travailler à une action politique non violente, fondée sur la résistance par la désobéissance civile et l’objection de conscience [9] quand les autres ont repris leurs défilés entre les places de la Bastille et de la Nation. Ce sont les premiers que j’ai rencontrés sur le plateau du Larzac. Je n’ai jamais renoncé pour autant à défiler avec les seconds.
Sur le plateau du Larzac, j’ai occupé le terrain, repeint des camions militaires, creusé une route nationale au marteau-piqueur pour faire passer une canalisation d’eau, bloqué avec une construction en béton une voie ferrée utilisée par l’armée, investi un champ de tir en marchant en direction des canons en plein exercice pour le perturber. J’ai sans doute eu là une des plus grandes frayeurs de ma vie d’activiste alors que je ne risquais pas grand-chose. Les hommes derrière les canons étaient l’armée française et nous étions en temps de paix. Les tirs se sont arrêtés quand nous étions à portée des éclats de plâtre. La tension politique sur le Plateau était forte mais décimer des militants non violents n’était pas, à quelques mois des présidentielles de mai 1981, à l’agenda politique du gouvernement de Raymond Barre.
Mon engagement sur le Larzac m’a fait connaître l’adrénaline d’une confrontation directe à la violence publique avec l’objectif de ne jamais lever le poing. S’asseoir devant la charge des forces de l’ordre : je l’ai vécu dans d’autres manifestations dans les années 80. Pour une raison que j’ignore, je n’ai jamais pris un coup (juste des petites tapettes du bout de la matraque) et chaque fois que j’ai été évacuée par la force, par exemple lors de l’occupation du 41 avenue René Coty avec le Dal [10], je me suis retrouvée confortablement installée dans les bras d’un CRS ou d’un garde mobile qui me portait avec diligence. Une chance sans doute, un ange gardien peut-être si j’en crois les coups de rangers qu’a reçus l’ami auquel j’étais accrochée cette fois-là avenue René Coty.
Je sais que si je dois un jour faire face de nouveau à cette violence publique, je devrai choisir, si j’en ai l’opportunité, entre fuir et m’asseoir. Le « baston » ne peut être un troisième terme de l’alternative. Je lui oppose deux arguments majeurs : je ne ferai pas le poids ; ce n’est pas le mode d’action politique que je souhaite défendre. Et puis, je remarque que je suis devenue peureuse. C’est ainsi et c’est là que l’intérêt individuel, ce qu’il nous est à chacun possible, rejoint l’idée que l’action politique par la résistance ne doit pas nous mener à la souffrance personnelle ou à la mise en danger physique, sociale ou économique. Mort, le combattant ne sert plus à rien, sauf à être un martyr, peut-être. Blessé, il est moins efficace. Je me préfère en bonne santé car c’est la vie qui doit porter notre action : l’envie de vie ; le désir. « L’orgone » ?
J’aime bien cette référence à Wilhelm Reich même si je n’en suis pas adepte [11]. J’aime bien car cette « énergie de vie » est aussi « énergie sexuelle », libido en quelque sorte, et parce que je crois que c’est le désir qui peut nous donner les clés d’une résistance dont l’efficacité se mesure avant tout à l’aune de la jouissance qu’elle nous procure.

Ajout du 13 octobre 2015

« Perversion », donc.
J’y reviens après un détour par Ankara [12] où la violence se déchaîne contre les pacifistes. J’y reviens en m’inspirant de la thèse de doctorat de Michèle Jung [13], « La perversion dans l’écriture de Heinrich von Kleist » [14], thèse en littérature imprégnée de psychanalyse car elle applique la perversion, structure psychique chez Jacques Lacan, à l’objet « écriture » dans un contexte totalitaire en en faisant un moyen de résistance.
Dans une présentation qu’elle en a faite aux États généraux de la Psychanalyse, maman (puisque c’est bien elle !) dit de sa démarche.

« Nous avons démontré qu’il existe, dans le processus pervers, une dynamique qui pousse ces sujets – entre autres – à la transgression des règles et des normes établies, une stratégie limite qu’ils déploient à l’endroit de la Loi et de la symbolisation, un mode structural qu’ils trouvent pour déplacer le lieu de la jouissance. Freud définit la sublimation comme un changement de but de la pulsion, une dérivation vers un autre but, non sexuel et socialement plus valorisé. Le poète, lui, va organiser sa vie pulsionnelle dans l’écriture qui devient un acte nécessaire, une exigence vitale. » [15]

Pour avoir travaillé avec elle sur sa thèse, je me souviens que l’une de ses hypothèses était que Kleist s’est « structuré sur le mode pervers », lui et son écriture, comme mode de résistance dans le monde totalitaire et traversé par les guerres dans lequel il évoluait [16]. Les « traits linguistiques caractérisant l’écriture de Kleist – entre ses « particularités », nous disons volontairement « Besonderheiten » — », auraient-ils été les mêmes dans un régime démocratique ? Sans doute que non même si la création ne peut s’absoudre totalement d’un certain contournement de la loi, « cette Loi qu’il lui faut détruire pour pouvoir créer » [17]. Michèle Jung semble indiquer ainsi que la création, en tant qu’« éthique perverse » [18], permet certes au créateur d’exister au monde et de créer, mais est aussi un moyen de résistance, un « axe » de résistance.
C’est très certainement inspirée par son travail que j’en suis venue à l’idée que l’action politique individuelle pouvait se concevoir sur le même mode que la création artistique, littéraire en l’espèce. Autrement dit, une action politique « structurée sur le mode pervers » peut permettre de contourner la loi, d’être dans une forme de désobéissance civile qui ne vise pas l’affrontement direct mais plus « l’exploitation » des ressources légales jusqu’à l’autodestruction de l’ordre ; une sorte d’instrumentalisation de la loi, en somme.
L’exemple qui me vient ici est la manière dont les associations, privées de subventions de fonctionnement depuis un certain temps, jonglent avec les appels à projets pour dégager les fonds nécessaires à leur fonctionnement. Elles rivalisent de discours qui flattent le bailleur de fonds institutionnel et montent des projets, pour certains totalement fictifs, afin de payer leur loyer ou leurs factures de téléphone. Le système est largement récupéré par des entreprises « d’économie sociale » et tout le monde s’accorde de ce jeu de dupes qui permet aux pouvoirs publics de déléguer la gestion de secteurs non rentables à peu de frais.
Mon exemple n’est donc pas très honorable pour l’idée que je défends. Il en dit par contre l’efficacité et peut nous inspirer chacun, là où nous sommes en mesure d’agir. Je suis, pour ma part, une grande adepte de l’écriture comme « outil pervers » au service de mon action politique. Dire ce que l’on ne dit pas tout en suggérant autre chose… J’aime bien.


[1Cf. « L’amour Lacan » de Jean Allouch, « 5 octobre 2015 ».

[3Je me souviendrai toujours, je pense, de cet homme debout devant un char pour l’empêcher d’avancer lors des manifestations qui ont secoué le totalitarisme chinois du 15 avril 1989 au 4 juin 1989 avant que la répression ne se transforme en massacre.

[4Victor Hugo, Les Misérables, tome II « Cosette », livre premier « Waterloo », chapitre XV « Cambronne » (1862).

[5Renaud, « Où j’ai mis mon flingue ? », Marche à l’ombre, Polydor (1980).

[6Clément Méric, militant antifasciste de 19 ans, est mort dans une bagarre avec des skins à la sortie d’une vente privée le 5 juin 2013. N’est-il pas paradoxal que les uns et les autres se soient retrouvés dans un acte d’allégeance à la société de consommation que constitue cette vente privée ?

[7Je m’attribue volontiers ce statut car si je n’en ai pas les attributs financiers et patrimoniaux, culturellement et socialement, je suis en plein dedans.

[8LaFrance est effectivement en guerre, en Afrique et au Moyen-Orient, contre les groupes islamistes. Les attentats sur le territoire national, dont ceux du 13 novembre 2015, n’en sont pas les pires des expressions barbares.

[9Dans les années 70, en droite ligne du mouvement d’opposition à la guerre du Viet-Nam, il s’agissait principalement de s’opposer à la guerre en refusant de faire son service militaire.

[10Le Dal (Droit au logement) mène depuis 1991 des actions d’occupation pour forcer le relogement de familles qui n’en ont pas. En mars 1993, après la restée célèbre occupation de la place de la Réunion, le Dal et quarante et une personnes ont occupé une école maternelle désaffectée dans le 14e. Avertis de l’expulsion, des militants se sont rassemblés sur le trottoir pour s’y opposer, sans succès.

[11J’ai toujours un problème avec ce qui serait « cosmique » tant il me semble que cela relève plus de la construction culturelle que de la réalité astrophysique.

[13Toute ressemblance patronymique n’est pas fortuite.

[14Michèle Tournois-Jung, sous la dir. de Paule Plouvier, « La perversion dans l’écriture de Heinrich von Kleist », thèse de doctorat de l’Université Paul Valéry-Montpellier III, novembre 1996, 366 p. Éditions Septentrion, Villeneuve-d’Ascq.

[15Michèle Jung « La perversion dans l’écriture de Heinrich von Kleist » Contribution aux États généraux de la psychanalyse, Paris, La Sorbonne du 8 au 11 juillet 2000.

[16Kleist est né le 18 octobre 1777 à Francfort-sur-l’Oder et est mort à Berlin le 21 novembre 1811.

[17Michèle Jung, 2000, op. cit.

[18Michèle Jung, 2000, op. cit.

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