Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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8 octobre 2015

« Parlons-nous les uns et les autres » ; à ce qui précède, je pourrais proposer cette formule d’amour sans doute plus efficace que l’injonction biblique de s’aimer les uns les autres [1]. Car, finalement, ce n’est pas si important de s’aimer tous tant que l’on se parle, ce d’autant que si l’on se parle, on risque effectivement de s’aimer. L’inverse est plus hasardeux. Et puis, il y a tant de personnes qui taisent leur amour ! À la foi s’opposent les preuves. Dire en est une. J’y consens.
Dans le même ordre d’idées, il me semble essentiel de nous parler à nous-mêmes ; soyons à l’écoute de nos émotions, de nos sensations, de nos désirs, de nos souffrances. Posons-nous un peu. Arrêtons de courir. Regardons le jour qui se lève, souvenons-nous que « Cela a un très beau nom (…). Cela s’appelle l’aurore. » [2] Et pour ce qui est d’avoir le mot juste, celui qui préfère l’analyse à l’opinion, la reconnaissance à l’indifférence, le respect au jugement, il me semble aussi un acte de résistance que d’y aspirer et de vivre avec un dictionnaire sous le coude pour éviter les contresens, les faux amis et tout ce qui biaise l’échange par un manque de maîtrise du lexique ou des choix lexicaux qui contraignent notre pensée.
J’en prends un exemple.

Le libéralisme économique et la mondialisation sont évidents dans nos assiettes, nos boutiques de vêtements et nos agences pour l’emploi. Engager une lutte frontale est ici compliqué, difficile, même en multipliant les actes de résistance par d’autres choix de consommation, par exemple, ou d’autres relations au travail. Par contre, l’organisation économique de notre ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste, n’est pas qu’économie et finances. Elle a besoin, pour fonctionner, que les personnes croient en la justesse de cette organisation, en sa capacité à leur apporter amour, gloire, beauté… et richesses, bien sûr.
J’ai déjà évoqué cela sous l’angle de la publicité, des appareils idéologiques d’État, de l’hégémonie culturelle, du maintien d’une part non négligeable de la population mondiale dans la dépendance culturelle par l’analphabétisme, de l’amour bourgeois mais la liste est loin de s’arrêter là. Je voudrais lui ajouter l’usage immodéré de l’anglais, ou plus exactement du « globish » non seulement de la part de grands groupes internationaux (ce qui fait logiquement partie de leur dialectique de l’hégémonie) mais aussi de la part de celles et ceux et hen qui prétendent agir contre l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste.

Je suis écrivaine. Tous les jours, je travaille avec ma langue, le français, et je ne rate pas une occasion de dénoncer l’invasion du « globish » (global english) dans nos luttes LGBT. Aujourd’hui, à Paris, on « save the date » de notre marche des Fiertés plutôt que de « noter la date », on « join the fun », on « gouine are family » et on « go to the pussy cat party ». Tout cela n’a guère de sens pour moi, à part « pussy cat », peut-être…
Et voilà que déjà je suis partie dans l’activisme, à refuser d’utiliser cette langue, l’anglais, qui ne pense pas le monde comme le pense ma langue, le français. Je ne dis pas que l’une serait meilleure que l’autre. Je dis juste où va ma préférence, préférence que par nature je revendique au point de porter aussitôt mon action à cet endroit. [3]

Cette résistance par la francophonie a un petit côté réac tant cela nous renvoie à l’idée du rayonnement culturel de LaFrance dans le monde. Il ne s’agit aujourd’hui pas de cela. Il s’agit de reconnaître que si j’organise un « feminist talk » [4] ce n’est pas la même chose que si j’organise une « causerie féministe », un « échange féministe » ou une « rencontre féministe ». L’outil de traduction de Google me propose aussi « conversation féministe », à croire qu’il dispose de plus richesses lexicales que nos féministes nationales. Un comble !
Au-delà de l’anecdote, ce qui m’inquiète c’est que ces militantes dont l’engagement et la sincérité sont incontestables, n’ont pas compris qu’en adoptant cet anglais globalisé, elles font acte de servitude culturelle à l’égard du patriarcat et du système économique qui va avec et les opprime. Je pourrais dire la même chose des militants LGBT mais il est vrai que ceux-là, en militant pour l’égalité des droits par le mariage, ont déjà baissé leur garde et fait acte d’allégeance à l’ordre bourgeois, hétérosexiste et racisme.
Cela m’étonne d’autant plus que Dieu en personne, juste après avoir dit à l’homme « 17. Tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras. », lui donna le langage, soit le pouvoir de nommer, donc la capacité à dire ce qui est et ce qui n’est pas.
Lisons la suite de l’histoire.

« 18. L’ Éternel Dieu dit : Il n’est pas bon que l’homme soit seul ; je lui ferai une aide semblable à lui. 19. L’Éternel Dieu forma de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les fit venir vers l’homme, pour voir comment il les appellerait, et afin que tout être vivant portât le nom que lui donnerait l’homme. 20. Et l’homme donna des noms à tout le bétail, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux des champs ; mais, pour l’homme, il ne trouva point d’aide semblable à lui. 21. Alors l’Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur l’homme, qui s’endormit ; il prit une de ses côtes, et referma la chair à sa place. 22. L’Éternel Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise de l’homme, et il l’amena vers l’homme. 23. Et l’homme dit : Voici cette fois celle qui est os de mes os et chair de ma chair ! on l’appellera femme [5], parce qu’elle a été prise de l’homme. » [6]

C’est à partir de cet instant dans la Genèse que la femme et l’homme se mettent à parler, échangent avec le serpent. La suite nous dit bien que la femme a été séduite par le serpent et que tous les malheurs de l’humanité viennent de là. Mais si Dieu n’avait pas donné le langage à l’homme, il ne l’aurait pas transmis à la femme qui lui succède dans la Création. Ceci pour rappeler à mes amies féministes qu’utiliser le langage de l’homme, et non valoriser le leur propre, les porte à leur perte car depuis cette scène primitive, ce sont surtout les femmes qui ont pâti de la connaissance du bien et du mal, pour endurer le mâle sans se faire tant de bien.
À l’inverse de cette démarche, d’autres mots émergent, des mots de résistance [7] ; des mots qui ne peuvent être que du français en France, notre langue maternelle, car c’est avec elle que nous avons appris à penser et c’est la seule que nous maîtrisons suffisamment pour entrer en résistance. Si j’étais Allemande ou Tanzanienne, je dirais bien sûr qu’il convient que je pense en allemand ou en kiswahili si ce sont là mes langues maternelles. Et je ne penserais pas alors de la même façon, car les genres n’y sont pas traités de la même façon, le vocabulaire est différent, la gestion des temps, la formation des phrases, tout ce qui participe à la construction de la pensée.
Je n’établis ici aucune hiérarchie ; au contraire, j’en appelle à l’échange de nos richesses intellectuelles et culturelles. Pour prendre l’exemple de l’allemand, si je dois mettre mon verbe conjugué à la fin de mes phrases, je dois attendre de connaître l’action pendant que s’énumèrent qui la fait, sur qui ou quoi et dans quelles circonstances. C’est là un exercice intellectuel différent que de connaître très vite le verbe comme c’est le cas en français quand on évite de trop pratiquer l’apposition. Et peut-être que mes concitoyens seraient moins sexistes si le français formait ses noms de métiers tels « frau doctor » ou « herr doctor » ? Mais il ne le fait pas. Est-ce une raison pour renier ma langue et en utiliser une autre, en l’espèce celle de l’impérialisme, l’anglais, bien sûr ?
Écrivaine, je préfère la travailler et tenter de la pervertir [8].

La grammaire n’est pas en soi sclérosante. On estime souvent que tout système de règles est sclérosant par nature car on le considère comme système organisé d’interdictions. Je crois, et ce n’est plus ici l’auteure qui parle mais la politologue, que ce qui est sclérosant, ce n’est pas règle, mais sa méconnaissance. Cela vaut en politique : si vous prenez un système de droit, que vous en connaissez parfaitement les ressorts, il y a toujours moyen de trouver un espace où agir. Plus le système est totalitaire, plus évidemment cet espace est ténu. Mais la grammaire française n’est pas un système totalitaire. J’ai pris sciemment l’exemple des sujets collectifs car la règle existe, mais elle laisse un choix à la condition bien sûr qu’on la connaisse. Si j’ignore l’existence de cette règle, je vais accorder mon verbe de manière aléatoire, je vais m’appuyer sur ma conviction de savoir pour en fin de compte ne pas être maître de mon texte.
Ma conception de l’écriture, comme de la politique, est que l’auteur, comme le citoyen, pour être acteur de son texte, le citoyen de son espace politique, doit parfaitement maîtriser les règles qui régissent la grammaire, l’organisation de l’État. Tel est le seul moyen de pouvoir opérer des choix qui peuvent aller jusqu’à la transgression des règles. Car oui, en écriture comme en politique, on peut enfreindre la règle si on la juge trop contraignante ou inadaptée à ce que l’on veut faire. Mais avant de l’enfreindre, soit avant de mener une action irrégulière, il me paraît essentiel d’être sûr d’avoir épuisé tous les moyens réguliers. On peut alors se lancer dans des opérations de « terrorisme littéraire » [9] mais souvent, force est de constater que la langue française et sa grammaire sont si riches de subtilités qu’il faut avoir une sacrée dose de sens à produire pour être obligé d’en arriver à cette extrémité. [10]

Je poursuis ma citation de cette conférence avec sa dernière partie qui traite de l’écriture du désir parce que ce n’est pas un hasard si celle-ci est au centre de mon travail d’écrivaine. Un autre monde, c’est aussi un monde où le désir peut se dire (donc se vivre) hors de tout rapport de domination, un monde où le désir est aussi un mode d’action politique. Le travail sur la langue est à portée de tous. Ne vous en privez pas !

L’écriture du désir.
Par expérience, je remarque que la langue française est fondamentalement sexiste. Elle nous propose des plaisirs rapides, s’intéresse peu aux préliminaires et concentre son vocabulaire sur l’action du mâle sur la femelle. En matière anatomique par exemple, Le Robert nous propose douze synonymes immédiats de pénis là où il ne nous en propose que quatre pour vulve, sept pour testicule, aucun pour clitoris. Dans le même ordre d’idées, les verbes proposés par ce dictionnaire pour désigner la pénétration sexuelle sont légion. Par contre, si l’on veut décrire une caresse, il va falloir user d’une bonne dose d’imagination lexicale.
Le pire, au-delà de cette valorisation du partenaire masculin, c’est le peu d’expressions qui marquent le désir et le plaisir, non en tant que pratiques sexuelles, mais en tant qu’émotions. L’homme toujours gouverne et l’homme, dans nos sociétés, n’est pas un être d’émotion mais un être de performance. Prenons une chose aussi fondamentale et simple que le regard, cette rencontre visuelle qui est à la base de toute séduction. Il n’en existe aucun synonyme. Quant au verbe regarder, les seuls synonymes à connotation érotique que Le Robert nous propose sont mater, zieuter et reluquer, trois verbes qui induisent plus une action sur un objet demeurant passif (la personne reluquée, matée ou zieutée) qu’une véritable communication érotique. On les utilisera en outre plus volontiers avec un sujet masculin qu’avec un sujet féminin. Les exemples du Robert d’ailleurs, en attestent.
Quand on est une femme, homosexuelle de surcroît, écrire le désir devient, dans ces conditions, une véritable gageure autant qu’un acte éminemment politique : cette parole qui s’exprime est de fait une revendication, celle d’être un sujet autonome de désir et non plus un objet soumis au bon plaisir de l’autre, en l’espèce le mâle. Une telle expression oblige à repenser la langue sur deux axes principaux. Il s’agit d’abord de se réapproprier son corps et ses pratiques sexuelles, c’est-à-dire prendre des mots qui appartiennent aux hommes et affirmer qu’ils peuvent appartenir aux femmes. L’exercice est délicat : il convient d’éviter le travers de la vulgarité, non parce qu’elle serait un attribut anti-féminin [11], mais parce que sortir le sexe de la vulgarité, c’est sortir la femme de son rôle d’objet sexuel [12].
Une fois épuisé le vocabulaire existant, la solution restant est de détourner certains mots de leur sens initial voire créer des néologismes. Je prends un exemple de détournement, c’est un extrait de Cul nu, courts érotiques [13] :
« Mes lèvres ont dévoré sa peau, de son cou à ses seins, grignoté chaque parcelle, senti, marouflé, épiant ses friselis, éperdues par avance des murmures de sa chair. »
J’ai ici détourné le sens du verbe maroufler. Maroufler, c’est faire ce geste ample avec une brosse longue et plate lorsque l’on pose du papier peint. C’est donc un terme technique qui n’a rien à voir avec une pratique sexuelle. Sauf que ce geste, ample, ferme autant que souple, je le trouve significatif de certaines caresses, celles qui justement éveillent le désir. Vous noterez également dans ce passage que j’use de termes dans des sens en marge de l’orthodoxie sémantique. Je pratique d’abord la métaphore sur dévorer et grignoter. Ensuite, j’utilise le mot friselis : il s’agit d’un faible tremblement que l’on attribue d’ordinaire à celui des plantes sous l’action du vent. Enfin, murmure désigne lui un bruit et a-t-on jamais entendu la chair murmurer ?
Et bien, je crois, que sous l’effet du désir, notre chair murmure et je suis intimement persuadée que toutes les femmes présentes dans cette salle seront spontanément d’accord avec moi. Peut-être ai-je tort, mais tel est mon sentiment et je ne saurais l’expliciter plus avant. Voilà pour les détournements. Quant à la fabrication de néologismes, je n’en prendrai qu’un exemple : j’ai éprouvé le besoin de créer le nom buccâlin et son verbe buccâliner. La construction est simple : il y a buccal d’abord, câlin ensuite. Je vous laisse deviner à quelle pratique sexuelle je fais référence…
 [14]

[1Dernier commandement de Jésus aux apôtres, Jn 34.

[2Jean Giraudoux, Électre, acte II, scène 10 (1937).

[3Cy Jung, 18 mai 2015, op. cit.

[4Dernière lubie langagière d’Osez le féminisme ! qui sombre dangereusement dans la branchouille médiatique en multipliant les intitulés en globish, cédant ainsi à la langue de son oppresseur. Je citerai également sa dernière campagne « Take back the métro » visant à lutter contre les violences faites aux femmes dans les transports collectifs. Je n’ai toujours pas trouvé le sens politique de cet intitulé.

[5En hébreu, « femme » se dit « icha », féminin direct de « homme », « ich ». D’emblée, la Bible pose la subordination de « la femme » à « l’homme » ; l’égalité des droits n’y peut pas grand-chose ; voilà aussi pourquoi changer le monde par la décomposition de l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste s’impose.

[6Gn 2, 17-23.

[7Je pense ici à « matrimoine », féminin de « patrimoine », porté en 2014 par des féministes de l’association HF île-de-France autour d’un site et d’une « Journée du matrimoine ». C’est aussi le titre d’un roman d’Hervé Bazin. J’ignore si le sens en était le même.

[8J’explicite ce mot dans infra « 10 octobre 2015 ».

[9J’aurais mieux fait d’écrire « désobéissance littéraire » et privilégier la non-violence !

[10Cy Jung, « Conférence — Écrire un roman », institut français de Cluj-Napoca (Roumanie), 2002.

[11Je n’utilise plus guère l’adjectif « féminin », si ce n’est pour le dénoncer comme expression dominante du sexisme.

[12Je préfère aujourd’hui un pluriel, « sortir les femmes de leur rôle d’objet sexuel ». Mais le singulier, en soulignant l’archétype, reste acceptable.

[13Cy Jung, Cul nu, courts érotiques, KTM éditions (2001).

[14Cy Jung, 2002, op. cit.

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