Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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7 octobre 2015

Résister.
Même à l’amour bourgeois ?
Surtout à l’amour bourgeois tant il apparaît comme la guimauve qui nous fait tout avaler, notamment parce qu’il nous occupe beaucoup l’affect.
Résister, c’est partir du principe que rien n’est inéluctable, c’est se dire que cet ordre qui nous opprime n’est pas forcément dans « l’ordre des choses », même ce qui nous paraît si « naturel », « essentiel ». Résister, c’est considérer que l’oppression s’applique à tout objet qui nous socialise, donc à l’amour bourgeois. Et si l’on admet que celui-ci exerce une coercition sur chaque personne au service de l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste, alors oui, j’insiste, aimer est un acte politique qu’il faut penser comme tel si l’on veut le vivre loin du joug culturel qui le sclérose.
On peut résister à la famille, aussi, en n’en créant pas soi-même, ou en levant l’illusion sur ce doux rêve qu’elle serait un havre de paix, de solidarité et d’amour. Cela ne signifie pas renier sa famille ; ni la haïr. C’est plutôt avoir conscience qu’elle aussi participe activement de cet ordre qui nous opprime en reproduisant en son sein les mécanismes coercitifs qui lui permettent de fonctionner en tant que noyau social du patriarcat. Elle en est plus encore le lieu d’apprentissage, de reproduction, l’endroit où se construit la relation à l’autre, la relation d’amour. Et quand cela ne tourne pas rond, dans la famille, la psychanalyse vient tout remettre en ordre, remettant chacun à sa place, substituant à la violence physique ou morale une violence symbolique qui n’est pas moins sclérosante.
Je ne suis pas en train de porter une basse critique de la psychanalyse ; j’en suis trop imprégnée pour ne pas mesurer ce qu’elle apporte de compréhension du fonctionnement psychique, qu’il s’agisse d’un apport théorique ou curatif. Par contre, je crois essentiel de dire que la psychanalyse a été construite en dehors de tout discours critique de l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste. Autrement dit, Freud n’avait rien de libertaire et il me semble que sa démarche était surtout de comprendre le « désordre » pour y pallier. Et grand bien lui a pris car quand le désordre est producteur de souffrance, la priorité est de traiter la souffrance plutôt que d’enfoncer le clou du côté de la déconstruction.
Autrement dit, la résistance ne doit jamais porter la personne du côté de la souffrance et c’est sans doute là sa limite ontologique. Les militants trotskistes des années 70 (et encore aujourd’hui ceux de Lutte ouvrière ? [1)] étaient invités par leur parti à abandonner famille et amours pour se consacrer à la révolution prolétarienne, un peu comme les prêtres et les religieuses qui abandonnent biens, famille et désirs au culte de Jésus. Les militants trotskistes avaient juste un peu plus de chance (peut-être) puisque le sexe n’était pas (toujours) proscrit, mais un sexe sans attachement ; est-ce bien raisonnable de croire cela possible ?
Cela l’est d’autant moins que très souvent, on se rend compte que l’on confond attachement et amour, le premier étant sans doute responsable de cette capacité à la fusion des personnes que l’amour bourgeois valorise. L’attachement à l’autre, aux autres, me paraît d’ailleurs assez incontournable : il n’est pas en soi liberticide ; c’est plus, à l’instar de l’amour, la manière dont on le vit qui l’est, manière qui peut être symbolisée, par exemple, par les « cadenas d’amour » qui plombent le parapet du pont des Arts à Paris [2], et d’autres.
Attachons-nous, donc… mais sans entraves ! Mon allusion au Fhar [3] n’est ici pas feinte et je laisse à Clémentine Autain le soin de la révéler dans une formule que je trouve fort jolie.

« Quand Mai 1968 éclate, le mot de désordre du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire) donne le ton : « jouissons sans entrave » ! » [4]

« Le mot de désordre » ; cela me rappelle les dédicaces que je fais quand je dois signer un livre pour un couple.

Pour Bidoulette et Machinette, par ordre alphabétique ; à vous de créer le désordre.

Je retiens donc l’expression et invite chacun à s’interroger sur là où sa pensée, ses comportements, ses actions peuvent créer du désordre sans pour autant altérer son bien-être. La souffrance psychique me paraît en effet un prix trop élevé même s’il s’agit de changer le monde : par la contrainte intime qu’elle induit, elle n’est que servitude et devient antinomique de toute action politique libertaire puisqu’elle nous enchaîne là où nous souhaitons nous libérer.
Il s’agit ainsi de résister en faisant des choix, porter nos actions individuelles là où cela nous est économiquement, socialement et affectivement possible. Je ne voudrais pas d’un autre monde accouché dans la douleur. Elle n’est jamais nécessaire, ce d’autant moins qu’elle est productrice de violence envers soi et les autres. Je l’ai éprouvé durement sur le bateau cet été [5] ; quelle qu’en soit la cause, la souffrance personnelle nous prive des mots qui permettent de la traduire et l’exprimer sans violence ; elle étouffe ; elle contraint ; et là où une action ou une pensée devraient être libératrices, elle nous porte à agir à l’inverse de notre volonté initiale. Elle transforme l’intention libertaire en action totalitaire, ce qui explique sans doute beaucoup de dérives dans l’action politique menée par des groupes dont le projet politique était a priori non violent.


[1)Mythe ou réalité ? Je ne sais pas mais il semble incontournable que les organisations politiques totalitaires ont en commun de contrôler la vie intime des personnes avec comme constante que le sexe ou l’amour, selon le totalitarisme de chacun, serait contraire à un « engagement total » pour la cause. Sur Lutte ouvrière, Libération, dans un long article de David Dufresne du 30 mai 1998, « Plongée dans la nébuleuse Lutte ouvrière. Le parti trotskiste, ultra-secret, traque les déviances petites-bourgeoises de ses adhérents jusqu’à leurs choix familiaux. Enquête. » écrit ceci : « Car, derrière la réelle formation intellectuelle fournie par LO, il y a l’obéissance et la discipline. « Soumission et confiance », ramasse Armand. Avec des variantes, selon les époques. Ainsi, pour contrer toute « déviance petite-bourgeoise », le mariage est diversement toléré. Drogue et religion sont proscrites. L’homosexualité, mal vue, et les enfants, interprétés parfois comme le signe d’« une installation bourgeoise », incompatible avec les préceptes révolutionnaires. Surtout dans les cercles dirigeants. »

[2Il s’agit de cadenas que des couples accrochent sur des ponts ou des équipements publics pour symboliser leur amour. Depuis quelques années, le pont des Arts, à Paris, en est la première victime. Les parapets s’effondrent sous le poids de ces amours enjuguées ; la structure du pont est menacée. Après avoir tenté de juguler le phénomène, en vain, la Ville a été contrainte d’installer des parapets translucides sans attaches possibles. Mais les cadenas fleurissent ailleurs. Comment « luter contre l’amour » ? Impossible !

[3Le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FAHR) a été créé en 1971 par des féministes et des activistes homosexuels. Il parlait d’« homosexualité politique » en tant que porteuse d’une contestation à l’ordre établi qui lui était ontologique. Ce mouvement radical n’a pas résisté aux années 70 mais marque de nombreux activistes homosexuels, dont moi.

[4Clémentine Autain, « Féminismes et sexualité : « jouissons sans entraves » ! », in : éditions La Découverte, Mouvements (20), 2002/2, pp. 30-36.

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