Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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1er octobre 2015

La crainte de l’exclusion que peut susciter un tel rapport à l’engagement à deux effets majeurs possibles : le repli communautaire et la souffrance. Les deux ne sont d’ailleurs pas exclusifs l’un de l’autre.
Par « repli communautaire », j’entends trouver ses pairs, ceux qui partagent nos manières de penser et d’être, et les fréquenter en priorité. Je n’aime pas trop cette solution. Je la trouve intellectuellement sclérosante ; elle ne permet guère non plus de faire évoluer ses pratiques politiques puisqu’un autre mimétisme se substitue au mimétisme auquel on souhaite échapper. Rien ne dit que j’ai raison dans ce que j’affirme. Rien ne dit que j’ai les bonnes solutions. La confrontation avec le quotidien du monde dans lequel je vis et les personnes qui en sont les acteurs permettent souvent de changer la perspective, de ne pas s’arrêter à la première idée venue, d’ouvrir le champ. Je n’aime pas les certitudes même si elles me font chaud au cœur. Je n’ai pas plus envie d’avoir raison. Je veux ouvrir des espaces des libertés ; cela vaut aussi pour moi, quel qu’en soit le prix.
Le prix.
La souffrance ?
Je ne peux en effet que convenir que je ne sais pas encore m’exonérer de celle inhérente à ma résolution de ne pas « être comme tout le monde ». Sans regretter mes choix (je suis de toute façon incapable d’en changer), la satisfaction qu’ils procurent n’est pas toujours à la hauteur de ma solitude et mon sentiment d’être « ailleurs », pas là, me forçant même parfois à me taire pour ne pas en rajouter. Souffrirais-je moins si j’entrais dans le rang ? Je suis lesbienne, je suis albinos ; déjà sur ces deux points, j’échappe à la norme à moins que ce ne soit la norme qui m’échappe ; au choix.
Je pourrais la laisser me rattraper pourtant, ou tenter de lui courir après, accepter par exemple d’épouser les processus en cours d’assimilation des homosexuels dans l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste. Je me marierais, j’aurais beaucoup d’enfants, je serais copropriétaire avec « ma femme » de notre domicile ; nous cultiverions nos relations familiales et professionnelles, irions au cinéma et au théâtre une fois par semaine en confiant nos enfants à une nounou comorienne (elles sont si charmantes et tellement douces avec les enfants !), partirions en vacances une fois l’an alternativement sur un beau bateau de croisière et dans un gîte au fin fond des Alpes l’année suivante pour panser nos écolo-bobos de l’année passée. Je serais une lesbienne « normale », une qui chaque seconde dit au monde que son orientation sexuelle est un épiphénomène qui ne mérite pas qu’on la viole [1] au coin d’un parking pour la ramener dans le giron patriarcal.
Je pourrais.
Mais comment ? Comment, alors que justement mon homosexualité n’est pas un épiphénomène mais bien une façon d’être au monde ontologiquement libertaire ? Comment pourrais-je parler de celle que j’aime (que je prétends aimer) en disant qu’elle est « ma » femme ? Je discute, au fil de ces pages, mais je sens combien sur certaines choses toute discussion me semble vaine : le « ma » femme, par exemple, me tire une nausée avant tout raisonnement intellectuel. C’est mon corps qui s’exprime en premier tant la chose est aberrante, inconcevable, incompatible avec ce que je suis. Indécente.
Serais-je dans une impasse, condamnée à souffrir jusque dans mon corps devant le spectacle permanent d’un monde que je dois changer faute d’être en mesure de m’y plier et sans forcément être capable de le faire ? Dans mon corps, justement, je suis albinos, donc malvoyante et, si j’avais compris depuis l’écriture de mon livre-témoignage Tu vois ce que je veux dire [2] que ces caractères-là conditionnaient mon rapport au monde et aux personnes, trois mois d’hôpital de jour en soins de suite à la Fondation Sainte-Marie [3] m’ont fait prendre conscience que cette différence identitaire avait forcément contribué à mon positionnement actuel.
Ces trois mois d’ergothérapie, locomotion, psychomotricité et orthoptie ont, d’une certaine manière, remis ma déficience visuelle au centre de ma personne. Après l’écriture de Tu vois ce que je veux dire, j’en étais restée à quelque chose comme « Bon, OK ; je suis bigleuse et cela a des incidences sur ma façon d’être au monde et à moi-même mais je gère. » Le fait était établi. Je pouvais passer à autre chose. Aujourd’hui, j’en suis arrivée à « Je suis malvoyante et ce que je vois n’est pas ce que les autres voient. Je ne verrai jamais comme eux. Je peux le partager, à la marge, mais dans mon être, je ne serai jamais dans le même champ de perception. »
J’ai envie de pleurer à écrire cela et j’espère que l’on me pardonnera cette digression très intime mais ce me semble là le fondement de ce que je ressens, souffrance comprise. Non, je ne serai jamais « comme tout le monde » à tel point que faire semblant de l’être m’est une plus grande souffrance que de cultiver cette différence. Il n’est pas question pour autant de me « retirer sur mes terres » ; je fais partie de ce monde ; je ne veux pas m’en extraire. Simplement, j’en suis d’emblée une autre part, un autre éclairage, et il m’est impérieux à ce moment de ma vie que s’efface le faux-semblant.

« Que cela m’est insupportable, pas de ne pas avoir aimé Clarisse, mais de rompre l’illusion. » [4]

« Rompre l’illusion ». Je suis à la peine, aujourd’hui, car le déclencheur de ce texte de réflexions politiques, en mettant en évidence une rupture [5], m’a fait d’emblée craindre la solitude. Je cite de nouveau ce billet en Hétéronomie qui me semble en dire beaucoup.

« Je prends conscience que je vais rentrer encore plus étrangère au monde que je ne l’étais déjà. Plus seule encore ? C’est ce qui me fait le plus mal. » [6]

Cette crainte prend toute sa force quand j’utilise le verbe « rompre » à propos de l’illusion, l’illusion du bien-être que peut nous procurer l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste à condition de nous accommoder de ce qu’il nous opprime, nous accommoder ou ne pas en tenir compte, croire en sa bonté.
Je ne m’accommode pas.
J’en suis désormais incapable.
Je ne sais qu’en tenir compte.
Je romps avec tout ce qu’il est possible, notamment tout ce que je suis en mesure d’identifier comme aliénant ma pensée et mes actes. Je ne veux plus faire semblant de participer dans la joie et la bonne humeur. Je participe contrainte et forcée. Le mieux que je peux faire est de tenter de me taire pour ne pas trop gâcher le plaisir des uns et des autres mais il n’est pas dit que je tienne longtemps à ce jeu-là. Je le tente avec celles et ceux et hen qui me sont chers. Le hiatus est de plus en plus fort. Il s’ouvre. Et j’en souffre car ce que j’ai là à perdre serait la considération d’autrui, et par voie de conséquence son amour.
Ne l’ai-je déjà pas perdu ?
L’amour. N’est-ce pas aussi une construction idéologique de l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste destiné à nous asservir au plus profond de nos êtres par la manipulation de nos émotions ? La pirouette est jolie mais il n’est pas certain qu’elle suffise à m’y faire renoncer.
À suivre.


[1Je fais référence ici aux « viols correctifs » révélés en France par le livre-témoignage de Léa Duffy, Féminin féminin (1996). Le terme est devenu plus usuel avec la médiatisation de ces viols commis en Afrique du Sud notamment. Je vous invite à écouter la chanson de Jeanne Cherhal « Noxolo » (2014) qui fait le récit du viol et du meurtre de Noxolo Nogwaza, une lesbienne militante sud-africaine.

[2Cy Jung, Tu vois ce que je veux dire, vivre avec handicap visuel, L’Harmattan (2003).

[3La Fondation Sainte-Marie héberge les soins de suite de l’hôpital Saint Joseph (Paris 14e). Elle dispose d’un service à destination des déficients visuels visant à leur donner des outils pour une plus grande autonomie. J’y ai fait un séjour de trois mois en hôpital de jour (juin-septembre 2015) afin d’y travailler mes postures et espérer réduire les conséquences douloureuses pour mon rachis et mon épaule de ma déficience visuelle. Ces trois mois ont été d’une grande richesse intellectuelle et émotionnelle ; je m’en suis fait l’écho dans plusieurs billets sur La vie en Hétéronomie.

[4Cy Jung, Retour d’amour, manuscrit V-07, mai 2012.

[6Cy Jung, 2012, op. cit.

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