Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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28 septembre 2015

Même lorsque l’on cherche à mener des actions tangibles sans se poser la question du résultat à court terme, question dont la réponse souvent décourage avant toute action, on se heurte à une certaine impossibilité d’agir. Je prends l’exemple du textile. Qui a vu le documentaire « Les damnés du low cost » [1] consacré au Rana Plaza [2] ou tout autre documentaire sur les industries textiles installées dans le Sud ne peut que s’interroger sur sa propre consommation de vêtements. Du moins, je l’espère.
La synchronicité a voulu qu’au moment où je l’ai vu je dusse changer une bonne partie de ma garde-robe suite à une perte importante de poids. J’ai donc décidé de « payer un peu plus cher » les vêtements que j’allais acheter en espérant m’assurer de leur provenance et les faire durer au-delà d’une saison et de n’en remplacer qu’un sur deux ou trois, considérant que c’était l’occasion de réduire ma consommation au nécessaire [3].
Le documentaire « Les damnés du low cost », et le débat qui avait suivi sa diffusion sur France 5 [4], m’avaient mise en garde : le prix n’établit pas la provenance, surtout quand on reste dans une gamme accessible au plus grand nombre. Je l’ai vérifié en faisant mes achats : éviter les pays pratiquant la surexploitation de la main-d’œuvre était une gageure. La solution de réduire ma consommation était donc plus sûre et sans doute que l’on peut considérer qu’un tee-shirt non acheté dans l’océan de tee-shirts fabriqués est une poussière d’étoiles perdue dans l’hyperespace.
C’est en effet le cas, sauf à espérer que la somme des tee-shirts non achetés réduise à terme la consommation mondiale de tee-shirts au point de mettre à mal à plus long terme encore le principe de la consommation et de la production de masse. Belle illusion ! Sans doute. Mais je m’en moque. Il n’est plus question aujourd’hui que je renonce à ce que je crois au seul prétexte que ce serait une goutte d’eau dans l’océan ne serait-ce que parce que si tel est le cas, on remarquera que la goutte d’eau dans l’océan, c’est déjà plus conséquent qu’une poussière d’étoiles dans le cyberespace.
Je refuse en effet de me plier aux diktats de la consommation de masse, des idées en vogue, des comportements considérés socialement comme « normaux » et, plus encore que refuser de fréquenter tel endroit ou réduire ma consommation, il me semble que la résistance la plus urgente est celle qui consiste à refuser « d’être comme tout le monde ». Il ne s’agit pas de ne pas l’être par principe, dans une attitude de rejet systématique des us et coutumes de notre ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste. Il s’agit plutôt d’être exemplaire, d’agir et être en conformité avec l’idéal politique qui est en jeu, de ne pas céder à la facilité du grégarisme, de ne « rien laisser passer ».
Je prends un exemple.

Tous les ans, je participe au cortège syndical du 1er Mai. C’est là, avec la Pride [5] et le 6 décembre [6] les trois manifestations publiques que j’essaie de ne jamais manquer. Cette année-là (je ne sais plus laquelle), j’ai suivi un camion où Alexis HK donnait un miniconcert. Parmi ses chansons, une parlait dans son refrain d’un homme si petit qu’il fallait se rapetisser pour ne pas être plus grand que lui sous peine de provoquer son courroux [7]. Il invitait alors la foule à s’accroupir, par jeu. Et la foule se pliait sans sourciller à l’invitation.
Pour ma part, il n’était pas question, même par jeu, que je fasse acte de soumission symbolique. Je suis donc restée debout, bien campée sur mes jambes, bras croisés, face au chanteur. Le miniconcert s’est répété plusieurs fois, je suis restée debout à chaque au point qu’une sorte de joute non verbale s’est installée entre Alexis HK et moi. Il me faisait signe de me baisser ; en souriant, je lui répondais non avec le doigt. Et je restais debout au milieu d’une bonne centaine de personnes accroupies.
Mine de rien, la position n’est pas facile à tenir, pas plus facile que de s’asseoir au milieu d’une foule debout. Le regard des autres pèse lourd sur celui qui à une tête en trop, un bras en moins, surtout si c’est lui qui a sciemment décidé de relever la tête ou de se couper le bras et qu’il le revendique. Ce n’est pas facile mais c’est un regard qu’il faut savoir affronter, détourner, si l’on souhaite par ses propres comportements et réflexions indiquer au monde que l’on a décidé de se construire une autre embarcation.
La stigmatisation et l’exclusion ne sont jamais très loin. Les personnes qui portent une différence notoire dans leur identité (couleur de peau, pratique religieuse, orientation sexuelle, handicap, etc.) le savent bien : quand ils sont uniques au milieu des autres, il n’est pas rare qu’ils soient rejetés, pas ostensiblement (il n’est pas forcément valorisant de se revendiquer comme raciste, homophobe, et autres « phobes » en tout genre), plus souvent par des regards, des questions idiotes, des « façons de parler ».
Cet ostracisme-là est bien connu et fait l’objet d’une condamnation sociale plus ou moins efficace [8]. Par contre, quand la différence est une différence choisie qui se traduit par des actes de résistance à l’ordre établi et par des comportements déviants, l’ordre social ne vous le pardonne pas. « Arrête de faire ton intéressante ! » m’enjoignait-on quand j’étais petite [9], façon de dire que tout ce qui sort du schéma établi serait une manière de « se rendre intéressant » là où il s’agit le plus souvent, au moins pour moi, de l’expression de la conviction intime que je ne peux me plier à l’habitus.
Autrement dit, ma manière de me comporter dans l’espace social, ma relation aux autres, comment je m’habille, ce que je mange et je bois, mon rythme de vie, mes activités, ce que j’écris, bien sûr, mes amis et ma vie sentimentale aussi, cela forme un tout, quelque chose que je considère comme indissociable de mon activisme. Ma volonté de changer le monde va ainsi bien au-delà de l’opinion ou du loisir militant ; elle est manière d’être au monde ; elle fait partie de moi dans l’acception la plus identitaire qui soit. On peut ne pas y souscrire ; mais ne pas la considérer comme identitaire, c’est la renier. Autrement dit, si mes choix sont contestables (et heureusement contestés), ce qui les fonde ne peut l’être car ce serait contester mon existence même.
J’ai ainsi envie de vivre le monde tel que je le pense, dans la mesure du possible, bien sûr. Sauf à renoncer à l’alimentation électrique de mon logement, par exemple, je ne peux pas renoncer à consommer de l’énergie issue du nucléaire ; par contre, si je réduis ma consommation d’électricité, je peux espérer que d’autres auront la même idée, surtout si je la partage, et qu’à terme, la fermeture de Fessenheim ne se verra pas opposer l’argument tendancieux d’un besoin vital d’énergie pour le pays.


[1Anne Gintzburger, Anne-Sophie Le Conte (auteures) et Franck Vrignon (réalisateur), « Les damnés du Low cost », 2014, 52 min, Chasseur d’Étoiles, avec la participation de France Télévisions.

[3Cy Jung, « Ils @4 », La vie en Hétéronomie, 30 avril 2014.

[4Le 8 avril 2014.

[5Marche des Fiertés lesbiennes, gays, bis et trans.

[6Comme chaque année, à l’initiative de Florence Montreynaud, des membres du réseau « Encore féministes ! » se rassemblent à Paris pour commémorer le massacre antiféministe qui eut lieu le 6 décembre 1989 à la Polytechnique de Montréal. Un homme massacra quatorze jeunes Québécoises, uniquement parce qu’elles étaient des femmes faisant des études pour devenir ingénieures.

[7Je ne retrouve pas la chanson mais l’allusion à Nicolas Sarkozy était appuyée.

[8Je fais référence ici à toutes les lois pénalisant l’exclusion et les propos racistes, antisémites, homophobes, sexistes, et des considérations morales qui vont avec.

[9Je sais que c’est une phrase que j’ai beaucoup entendue sans pouvoir dire qui la prononçait ; elle me revient à cet instant.

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