Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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27 septembre 2015

La résistance non violente à l’oppression me paraît accessible à toutes et tous et hen. Elle peut être individuelle ou collective. Elle peut prendre des formes simples, s’appliquer à des objets très quotidiens, avec l’idée qu’il n’est pas possible à chacun d’avoir une action politique globale mais que la somme des actions politiques individuelles peut créer un mouvement d’ampleur qui grève petit à petit l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste. Autrement dit, il n’est pas besoin d’être zadiste [1] et de s’installer dans un campement boueux des mois durant pour mettre son grain de sable dans les rouages de l’ordre établi. Cela n’exclut pas de le faire, bien sûr ; pour avoir passé un mois sur le plateau du Larzac à l’été 1980, je sais que c’est là une expérience sans égal [2].
La première condition pour mettre en place ses modes de résistance est d’évaluer là où cela nous est possible en termes de coût économique et humain. La question à se poser me semble « Qu’est-ce que j’ai à y perdre ? », le « Qu’est-ce que j’ai à y gagner ? » en découlant forcément. Je me situe bien sûr dans le champ de la « révolution écologique », celle inspirée de l’écologie politique.

« Les écologistes sont des hérétiques en rupture avec le culte dominant de l’économisme, du scientisme, du consumérisme. Ils s’opposent aux dogmes productivistes hérités de la révolution industrielle et des Trente Glorieuses, aux croyances du sans limites, aux zélateurs du découplage entre l’homme et la nature. Ils critiquent les idéologies néo-libérales ou archéo-socialistes qui s’obstinent à ignorer les raisons de la crise d’un modèle de développement pulvérisé par les faits. Ils refusent tout ce qui, comme l’envahissement publicitaire, contribue à consolider l’aveuglement dans l’imaginaire collectif. Ils s’opposent mais, dans le même temps, ils proposent leur propre cohérence fondée sur une autre vision. L’écologie politique n’a pas vocation à devenir la branche supplémentaire d’un arbre déjà constitué, aussi vénérable fut-il, elle est à elle seule cet arbre, autonome, alternatif, un arbre qui entend faire forêt. » [3]

J’ai conscience que les actions de résistance que je propose dans ce cadre peuvent s’appliquer à (« être détourné par » ?) d’autres projets politiques même si un courant réactionnaire ou d’extrême droite n’a pas vocation à mettre en place des stratégies politiques réellement libertaires puisque ces courants visent la constitution d’un ordre politique et social plus totalitaire encore que celui que nous vivons.
Cela n’empêche pas pourtant ces courants politiques de parfois chercher à se confondre avec la contestation écologique, sans doute poussés en cela par l’idée que la défense de la nature est aussi une manière de défendre le territoire national contre l’envahisseur (multinationales ou réfugiés syriens, qu’importe !) J’ai déjà évoqué le cas des veilleurs [4] et de SOS Tout-Petits [5]. Alternative libertaire s’en fait également l’écho à propos d’une marche « contre Mosanto » [6] à Strasbourg en rappelant à juste titre que :

« (…) l’objectif principal de l’extrême droite demeure la conquête du pouvoir, la mise en place d’un État fort, d’un ordre réactionnaire (moral et « naturel »), le développement d’un nationalisme belliqueux et d’une étroite identité culturelle et ethnique fantasmée. Toutes ces visées sont incompatibles avec l’impératif social et écologique. » [7]

Cela pour dire qu’il convient de toujours faire attention, dans toute action politique, au fait qu’un « objectif commun » n’est pas forcément un « projet commun ». C’est ainsi que l’on peut sans se compromettre faire des « alliances de circonstance » et augmenter ainsi ses forces militantes mais qu’il convient néanmoins de faire attention à qui seraient ces alliés. On le voit très bien sur la question de la sortie de l’euro : l’idée, en France [8], est à la fois partagée par de nombreux militants marxistes ou altermondialistes et le Front national.
Sans doute que cette convergence, sur ce point, ne m’aide pas à prendre position sur le sujet et renforce ma conviction que l’action individuelle et non institutionnelle doit précéder toute autre forme d’engagement. J’ignore donc s’il faut sortir de l’euro ; je constate que ceux qui y appellent ont un discours antieuropéen d’inspiration nationaliste [9] ; je ne me positionne donc pas sur cette lutte-là tant d’ailleurs j’y serais impuissante à agir [10]. Je préfère m’intéresser à mes manières d’être aux autres (et à moi-même) et concentrer mes actions politiques sur des objets quotidiens qui me paraissent de nature à faire ombrage à l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste.

Ajout du 30 septembre 2015

La question « Qu’est-ce que j’ai à perdre ? », question qui permettrait de choisir ses actions politiques en tenant compte de ce qu’il est possible à chacun (et non d’un idéal forcément intenable), me paraît avoir pour pendant une autre question que pose en exergue de son blogue la Cocotte enchantée [11] : « Peut-on choisir sans renoncer ? » Car c’est bien un choix qu’il nous faut opérer, celui d’agir ou de laisser faire.
Dire qu’« agir » est un choix peut tomber sous le sens, surtout quand on considère tout ce que l’ordre établi met en œuvre pour nous inciter à rester dans le rang. Par contre, considérer que « laisser faire » en est un peut surprendre. Il implique de considérer que chacun dispose de suffisamment d’informations (et de moyens de les assimiler) pour avoir conscience que, par immobilisme, nous servons chaque instant l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste en contrepartie de « rétributions » diverses et variées (considérations, avantages, privilèges, numéraires, biens, etc.).
Il est peut-être illusoire de considérer que l’immobilisme est aussi un choix.
Sans doute que oui, et sans doute que non.
Oui, quand on considère les appareils idéologiques mis en œuvre pour maintenir chacun dans une certaine ignorance : même dans nos sociétés « développées », l’illettrisme [12] est encore grand et ce n’est sans doute pas un « dysfonctionnement » du système scolaire qui est en cause tant l’ordre établi a aussi besoin pour prospérer de personnes en situation de dépendance intellectuelle, donc sociale, donc économique. Dans le même ordre d’idées, l’accès réel à une information contradictoire [13] n’est pas assuré. Quant à l’impact des médias et de la publicité sur nos manières d’être et de penser, j’y ai déjà fait référence [14].
Non, ce n’est pas illusoire (de considérer l’immobilisme comme un choix), si l’on prend le parti que chaque personne, là où elle est, est un être pensant. Sans doute que la « pensée primitive », celle qui n’est pas le produit d’un savoir académique issu d’une éducation par l’écrit, génère peu de théories politiques qui porteraient à inscrire son action dans le changement tant elle n’a vocation qu’à transmettre des savoir-faire et à reproduire l’ordre établi ; elle n’en génère pas forcément moins que la « pensée sous tutelle » mise en place par l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste.
Je suis sévère, sans doute, avec une bonne partie de mes concitoyens, ceux qui trouvent que finalement, les choses ne vont pas si mal même s’ils sentent bien qu’on les traite comme des bêtes de somme, surtout si on leur permet de passer une soirée très arrosée devant le spectacle navrant de vingt-deux milliardaires qui se disputent un ballon. Voilà ce que ceux-là auraient sans doute à perdre, l’illusion, l’illusion qu’ils s’en sortent bien, qu’ils triment pour quelque chose qui relève de leur plaisir et en devient « le » plaisir, celui qui va à tous, celui qui permet de se sentir appartenir au corps social.
Je suis tombée par hasard hier soir sur un documentaire de la Chaîne parlementaire consacré aux jeunes et à l’alcool [15]. Je ne suis pas restée longtemps devant ce programme mais ai retenu cette phrase prononcée par un jeune homme (je cite de mémoire).

« Je sors pour m’amuser ; et c’est pour m’amuser que je bois. »

Ne peut-il pas choisir de s’amuser autrement ?
Surtout, pourquoi le ferait-il ? C’est bien de se bourrer la gueule entre potes, non ?
Je ne souhaite pas porter un jugement de valeur. Je sais juste que l’alcool, consommé ainsi, est une servitude et non une liberté. La grande victoire de nos appareils idéologiques est justement de transformer des servitudes en libertés, plaçant un autre choix (celui de s’amuser sans boire d’alcool) dans l’ordre du renoncement avec l’idée que si l’on renonce à quelque chose au sens biblique du terme (carême), on le perd ; on y perd même si l’on est censé y gagner la vie éternelle. Jésus n’est pas si habile que nous le racontent les Écritures, surtout en immersion dans la vie réelle. Ainsi, le renoncement, dans l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste, ne crée pas la joie ; il crée le manque et s’oppose en cela au bonheur.
Celui qui ne boit pas d’alcool perd donc la capacité d’être joyeux. Il devient un « pas drôle », un qui « ne sait pas s’amuser ». À terme, il perd un espace de socialisation. On pourrait arguer à l’inverse que celui qui ne boit jamais d’eau perd en apport de sels minéraux et en bonne santé. Mais a-t-on jamais vu quelqu’un s’éclater avec un peu de sodium, de magnésium et de potassium ? Jésus en personne n’y serait pas arrivé même avec le renfort de la Samaritaine !
Conclusion ?
Buvons, camarades, et l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste nous donnera toujours plus à boire !

Ajout du 15 novembre 2015

Et fumer, n’est-ce pas une liberté, liberté fondamentale, comme boire, et manger trop gras, trop salé, trop sucré ?
J’ai fumé vingt ans, décidant un jour d’arrêter, ma santé cardiaque et pulmonaire vacillait un peu. Cela faisait longtemps que je voulais arrêter. Je sentais augmenter les effets délétères du tabac sur mon organisme. C’est le prix qui m’a décidée. C’était il y a douze ans, à l’occasion d’une augmentation, le coût financier m’est devenu insupportable. Bien que je sache que ce sont les taxes publiques qui font le prix du paquet, j’avais le sentiment d’enrichir les cigarettiers qui rivalisaient d’ingéniosité culturelle pour me faire consommer leurs produits.
Ce n’était pas si injuste à l’égard de cette industrie car il est incontournable que ses stratégies commerciales sont redoutables, au moins autant que celles de l’industrie agroalimentaire et des alcooliers, fabricants et revendeurs. En ce qui me concerne, fumer me semblait le comble de la liberté ; j’avais dans la tête des images de cinéma où les femmes libres fument et, ce qui est intéressant ici, c’est que quand j’ai arrêté, ma hantise était de perdre une part de mon identité, celle qui me permettait d’écrire. Ma liberté de créer était en jeu. Ce n’était pas rien.
Douze ans plus tard, je me rends compte que la liberté, c’est ne pas fumer ; je respire mieux ; je dépense moins ; je suis plus libre dans mon corps et dans ma consommation. Au moins « ma » liberté, tant je ne souhaite pas égrainer des vérités censées s’appliquer à tous. Par contre, je serais assez portée à dire, sans nuance cette fois, que fumer est une servitude à la pression culturelle exercée par les cigarettiers. Comme boire de l’alcool est une servitude à la pression culturelle exercée par les alcooliers, viticulteurs en tête. Comme manger des céréales spéciales petites-bourgeoises actives anorexiques ?
Dans la publicité, ladite petite-bourgeoise est clairement anorexique ce qui ne l’empêche pas d’avoir l’air heureux [16]. Et toutes les femmes qui voudraient perdre un peu d’embonpoint mangent ces mêmes céréales à goût de carton avec l’idée que c’est bon pour la santé et pour la « sveltitude », celle qui confère aux femmes toute leur force d’attraction sexuelle, surtout si elles ajoutent de ces cosmétiques qu’elles méritent autant que les stars de papier glacé [17]. Mais qui a décidé que les femmes doivent être sveltes, qu’elles y puisent leur sex appeal, pendant que les hommes peuvent prendre un peu de ventre à manger des pizzas en buvant des bières tout en restant sexy ?
Elles ? Eux ? Je vous laisse trancher.
Et qui profite de cela ?
Vous savez.

Ajout du 2 octobre 2015

Il faut sans doute croiser l’analyse de Louis Althusser sur le rôle et le fonctionnement des appareils idéologiques d’État avec celle d’Antonio Gramsci sur l’« hégémonie culturelle », chape de plomb qui explique pourquoi le peuple se range très souvent du côté de la « classe dominante » et de l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste au détriment de ses propres intérêts. Il n’en donne nulle part une définition simple tant ce concept d’« hégémonie culturelle » sous-tend l’ensemble de sa pensée.
J’emprunte à un propos qu’il tient sur l’« État éthique » [18] un exemple de l’usage qu’il fait de ce concept.

« Voici, me semble-t-il, ce qu’on peut dire de plus sensé et de plus concret à propos de l’État éthique : tout État est éthique dans la mesure où une de ses fonctions les plus importantes est d’élever la grande masse de la population à un certain niveau culturel et moral, niveau (ou type) qui correspond aux nécessités de développement des forces productives et par conséquent aux intérêts des classes dominantes. L’école, comme fonction éducatrice positive, et les tribunaux comme fonction éducative, répressive et négative, sont les activités de l’État les plus importantes en ce sens : mais, en réalité, à ce but tendent une multiplicité d’autres initiatives et d’autres activités dites privées qui forment l’appareil de l’hégémonie politique et culturelle des classes dominantes. (…) » [19]

Ajout du 4 octobre 2015

Hier soir, un délégué syndical de la CFDT m’a donné l’exemple que je n’espérais pas sur la manière dont un ouvrier syndiqué propose un discours qui est le produit direct de l’« hégémonie culturelle » chère à Antonio Gramsci. J’ai fait un mail à la CFDT pour m’en émouvoir, tant ses propos étaient terribles.
Le voici.

Bonjour,
Hier soir, France Info autour de 23 heures 30 a consacré un sujet aux personnes migrantes qui sont « entrées en force » dans le tunnel sous la Manche. À l’appui, une interview d’un responsable syndical CFDT inquiet de la dégradation des conditions de sécurité dans l’enceinte du tunnel. Les grillages s’abîment à force qu’« ils passent dessous » en dépit de la pose de nouveaux grillages, nous a-t-il dit et, cette phrase, terrible : « Ça continue à entrer. »
Et de réclamer plus de grillages encore, plus de « présence humaine », de saluer le courage de ces personnes « prêtes à tout » qui « courent parfois avec une cheville cassée » sans aucune compassion, soit dit en passant. Et de conclure, une seconde fois, avec cette phrase, terrible « Ça continue à entrer. »
J’ignorais que la CFDT défendait une position sécuritaire sur la question des flux migratoires. J’ignorais plus encore que la CFDT acceptait que ses représentants s’expriment sur les ondes nationales en des termes si méprisants à l’égard des personnes.
Croyez bien que j’en suis très choquée. Je mets d’ailleurs en copie de ce mail la LDH et RESF [20] qui, je l’espère, sauront vous faire entendre que les personnes ont droit à notre respect, fussent-elles migrantes et suffisamment impertinentes pour casser les grillages posés avec délectation sécuritaire par les travailleurs syndiqués à la CFDT.
Bonne journée !
Cy Jung, écrivaine.
 [21]

N’est-ce pas un cas d’école ? Car je suppose que la CFDT n’a pas une position sécuritaire sur la question des personnes migrantes… et je me trompe !

« Migrants à Calais et Impact sur le quotidien des salariés : la CFDT apporte des revendications
« (…) Les tentatives d’intrusions pour passer au niveau du port et du tunnel explosent et mettent en difficulté les salariés concernés.
« (…) Les réponses ne peuvent pas être que sécuritaires mais aussi humanitaires, sociales et économiques : (…) » [22]

« Pas que »… Ouf !
La CFDT, donc, syndicat ouvrier, se retrouve coincée entre ses positions politiques car elle « n’ignore pas (…) la nécessité d’agir aux origines des migrations contraintes, l’impératif de déployer une politique européenne cohérente assurant humanisme et sécurité. » [23] Mais elle défend aussi les intérêts catégoriels des travailleurs d’Eurotunel qui ont, je n’en doute pas, des conditions de travail difficiles. Quand elle contrôle son discours, la CFDT arrive à concilier les deux dans un exercice de style pas trop compliqué. Mais, quand un de ses représentants parle « en direct » dans le poste [24], avec l’émotion, sans doute, la pression du micro, l’envie de bien dire, « Ça dérape. » et ce représentant syndical soutient sans vergogne la politique sécuritaire et xénophobe de l’Europe et de ses États membres sous couvert de défendre ses conditions de travail.
Peut-il faire autrement ?
Il peut, à tout le moins, surveiller sa façon de parler et son discours témoigne de la nécessité d’une formation de toutes celles et ceux et hen qui, engagés dans l’action associative, politique et syndicale, sont amenés à s’exprimer publiquement. Les travailleurs de Calais peuvent aussi s’interroger sur la manière dont ils peuvent mettre, eux aussi, un grain de sable dans la machine, ne serait-ce qu’en participant à l’accueil des migrants dans des conditions de dignité. Je n’ai pas d’actions à leur proposer ni de leçons à leur donner ; je ne peux que les inviter à y réfléchir, ce qu’ils font peut-être déjà.

Cela me ramène à un reportage du Journal de 20 heures de France 2, le 2 octobre dernier, consacré à la sécurité sur le site nucléaire de Gravelines, reportage où plusieurs employés de ce site ont activement participé à la promotion du nucléaire.
Cette fois, c’est au magazine en ligne Reporterre que j’ai écrit, pour leur signaler ces faits en espérant leur réaction. Voici mon mail.

Bonsoir,
Je vous recommande le reportage sur la sécurité à Gravelines diffusé ce soir au JT de France 2, un petit bijou au service de l’industrie nucléaire : une salariée femme en personnage principal (c’est si rassurant, une femme), les mesures de sécurité par le menu visite du réacteur en maintenance comprise, un passage par le simulateur de pannes, des salariés qui évoquent l’indépendance énergétique avec, en cerise sur le gâteau, un gentil salarié qui nous explique que la radioactivité, ce sont des ondes, comme le soleil ; on s’en protège donc très bien.
Ah ! la crème solaire ! Les Japonais auraient pu y penser, quand même !
Très bonne soirée,
Cy Jung, écrivaine.
 [25]

Je ne développe pas plus, ces deux exemples me semblent se suffire à eux-mêmes. Par contre, je voudrais souligner deux choses dans ma démarche.
Je signe très souvent ce genre de mail en « Cy Jung, écrivaine » en utilisant mon adresse mail professionnelle, avec l’espoir que « écrivaine » aura plus d’impact que la citoyenne Cécyle Jung, sauf peut-être à en utiliser le titre ainsi, comme pendant la Révolution française. L’idée m’en vient à l’instant ; je vais la creuser.
Je suis toujours en quête d’interlocuteurs (des médias, des politiques, des associatifs) qui pourraient relayer ce type d’alerte. À défaut, je m’appuie sur des associations ou des élus dont j’apprécie l’action. Cela pose la question de la meilleure manière de « faire passer l’information » dans un monde où beaucoup d’informations passent sans que personne ne les voie. C’est souvent là un mobile réel de frustration. Nous sommes témoins d’une situation, d’une parole, que nous souhaitons dénoncer. Auprès de qui le faire ? Avec quel impact ?
Je n’ai malheureusement pas la solution même si j’utilise beaucoup La Vie en hétéronomie, mon site ou ma page Facebook, les trois cumulés ayant une audience toute relative mais non négligeable. Et j’écris beaucoup, avec la conviction que si je convaincs une personne que ce qu’il a fait ou dit pose un problème politique, alors j’aurai gagné ma journée.
C’est là une « action politique personnelle » qui m’occupe beaucoup et qui me semble la base de toute action politique. Cela permet aussi de se former, par l’accumulation d’expérience, d’élargir un peu chaque jour son réseau. Partager, diffuser, apprendre. Dans l’ordre que l’on veut. Et ne jamais renoncer.

Ajout du 16 novembre 2015 [26]

Il faut rendre ici hommage à l’éducation populaire [27] même si les attaques terroristes de vendredi et tout ce qu’elles amènent de questions me portent à m’interroger sur la manière dont le savoir, la culture et la connaissance sont transmis et sont utiles aux personnes. Ce matin, sur France Info, j’entendais une jeune femme, interrogée gare du Nord, qui regrettait de ne pas voir plus d’hommes en armes, de ne pas avoir dû ouvrir son bagage à l’entrée de la gare, prête à « être fouillée » bien sûr.
Cette réaction est légitime ; elle traduit l’angoisse dans laquelle ces attentats nous ont tous plongés. Pour autant, je crains qu’elle ne traduise aussi une défaite de la pensée dont cette jeune femme n’est qu’un exemple. L’éducation, la culture, le savoir, la connaissance sont des outils qui nous donnent des moyens d’agir sur le monde et sur nos émotions, parce qu’ils sont les outils de la pensée. Cette jeune femme, d’ailleurs, s’exprimait d’une manière qui trahissait un « bon niveau culturel », si l’on me passe l’expression que je trouve un peu suffisante. À l’instant, je n’en ai pas d’autres.
Son langage, donc, laisse supposer qu’elle dispose de nombreux outils pour penser, comprendre, mais cela ne suffit pas à lui permettre d’avoir du recul par rapport à son émotion. Elle prenait le train. Nous sommes deux jours après les attentats. Il serait abusif de ma part d’incriminer l’usage du savoir, de la culture, de la connaissance ou leur transmission. Mais que penser de quinze députés socialistes et de leur groupe qui défendent en ce moment devant l’Assemblée nationale une « proposition de loi relative à la prévention et à la lutte contre les atteintes graves à la sécurité publique, contre le terrorisme et contre la fraude dans les transports publics de voyageurs » [28] ?
Comment ces personnes, élues de la République, censées disposer de toutes leurs facultés intellectuelles et mentales, peuvent-elles écrire une loi qui dans son intitulé même met sur le même plan les « atteintes graves à la sécurité publique », le « terrorisme » et « la fraude dans les transports » ? Pensent-ils que les terroristes s’exercent à la guerre en fraudant dans les transports ? Leur argumentaire ne le démontre pas. Pensent-ils ? J’arrête mon interrogation là, le verbe « penser » utilisé sans complément va bien à mon désarroi puisqu’il y perd son objet.
Je prends cet exemple pour dire que si l’éducation, le savoir, la culture, la connaissance permettent de penser, donc d’agir, et d’être, et de dépasser ses émotions, ils n’en garantissent malheureusement pas le bon usage. Je me permets ici un jugement de valeur, avec l’adjectif « bon », car il me semble que oui, il est un bon et un mauvais usage de la pensée : quand, dans un régime démocratique, celle-ci vise à porter atteinte à la liberté (au prétexte de la sécurité, par exemple), elle se tire une balle dans le pied et ouvre une porte à l’obscurantisme et au totalitarisme en leur faisant allégeance.
Suis-je en train de dire que ces députés socialistes font allégeance à Daech [29] ? Je tiens peut-être là le propos séditieux [30] que je cherchais ; je ne le lâche pas ! Quand je vois avec quelle violence, quelle suffisance machiste et guerrière, dans un concours de la plus grosse quéquette, LaFrance annonce ce matin avoir bombardé l’État islamique, je suis en colère. Notre seule réponse devrait être la liberté et voilà que l’on nous propose une escalade militaire et un renforcement de la sécurité intérieure par trois mois d’état d’urgence sur fond de surenchères dans le discours politique et médiatique. Le terrorisme a gagné ; l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste profite de l’occasion de ces attaques pour renforcer son arsenal coercitif.
On me rétorquera que l’on ne lutte pas contre des fanatiques par des appels à la liberté (des « bons sentiments », en quelque sorte), qu’il faut bien d’abord mener un « combat (…) impitoyable » [31], les « exterminer » [32], « terroriser les terroristes » [33] en quelque sorte, avant de pouvoir reprendre le cours démocratique des choses. Je veux bien l’entendre à condition que ces discours liberticides s’accompagnent d’une réflexion sur ce qui nous a menés là. Ce n’est pas le cas. Je n’entends nul parti dire que ces jeunes gens qui vont faire la guerre en Syrie sont le pur produit de la République. Je n’entends personne dire que la tentative de restauration du Califat par Daech en Syrie est le pur produit de la colonisation, du pillage des richesses et du racisme institutionnel qui guident les politiques étrangères du Nord depuis quelques siècles déjà. Personne, au moins parmi nos dirigeants.
Personne ? Si, bien sûr, des voix s’élèvent [34], mais seront-elles entendues ? J’en appelle pour ma part, cette fois face au terrorisme, à la résistance à l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste par l’éducation, le savoir, la culture et la connaissance, les seuls gages réels de notre liberté. C’est moins rapide que d’envoyer un missile sur un camp d’entraînement mais tous les missiles envoyés sur des camps d’entraînement depuis un siècle sont la démonstration criante qu’ils ne sont pas la solution, car ils appellent à la vengeance, aux représailles, donc à toujours plus de violence. J’y pense, d’ailleurs : mais qui tire profit économique de la fabrication et de la vente desdits missiles ?
Je suis décidément séditieuse, ce matin. Et je vous invite à mobiliser vos forces personnelles pour sublimer vos légitimes sentiments d’angoisse et les porter vers une aspiration sans condition à la liberté. La liberté ne se négocie pas, surtout pas avec des terroristes, surtout pas avec des populistes. Et si vous cherchez, ici, quelque chose à faire, lancez-vous dans une action d’éducation populaire, transmettez le savoir et la connaissance, diffusez les arts et la culture, partout, surtout là où la misère règne.


[1Les Zad (« Zones à défendre », dérivé de l’intitulé administratif « Zone d’aménagement différé ») est le nom aujourd’hui donné à des sites devant accueillir une infrastructure « d’intérêt général » (route, centrale électrique, usine de traitement de déchet, aéroport, ligne de chemin de fer, viaduc, tunnel, etc.), sites occupés par des activistes non violents (zadistes) pour que le projet ne puisse aboutir. La plus célèbre Zad est actuellement le site du très contesté projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Cette forme de résistance n’est pas nouvelle. On peut lui rapprocher le principe du piquet de grève, par exemple, ou l’occupation des universités. Dans les années 70, elle a été très utilisée par les premiers militants écologistes et pacifistes sur le plateau du Larzac (sans discontinuer de 1971 à 1981) ou encore à Gorleben, en Allemagne (de 1973 à 1980 de manière non permanente). Ce ne sont que des exemples.

[2J’y ai appris ce que je sais de la non-violence et de l’autogestion, de la prise de décision collective par consensus, de la puissance d’un mortier en plâtre qui tombe à vingt mètres de soi et du maniement du marteau-piqueur. Impérissable !

[3Manifeste pour une société écologique, texte fondateur d’Europe Écologie Les Verts (EELV), 8 décembre 2011.

[6Le fameux grainetier qui inonde le marché international de semences stériles afin de s’arroger un monopole par la dépendance organisée des paysans à ces semences. Mosanto produit également des semences transgéniques et toute la chimie phytosanitaire dont l’agriculture intensive a besoin. Très contestée par les militants écologistes, cette firme prospère toujours grâce à des stratégies commerciales aussi délétères pour l’environnement que pour l’agriculture paysanne.

[7Marius et Julien (commission écologie), « Fascistes infiltrés : « Terriens » et vauriens contre Monsanto », Alternative libertaire (252), juillet-août 2015.

[8Je ne sais pas pour les autres pays d’Europe.

[9À gauche aussi, bien sûr, même si le nationalisme communiste notamment mériterait d’être plus longuement décodé.

[10Épictète toujours, cf. « 13 septembre 2015 ».

[11Il s’agit d’un blogue de fiction littéraire que j’ai tenu de février 2014 à février 2016, blogue où je prêtais ma plume à une lesbienne parisienne de 50 ans qui pourrait être mon alter ego si tant est qu’elle ne soit pas réac et catho.

[12« 2 500 000 personnes (3 100 000 en 2004), soit 7 % (9 % en 2004) de la population âgée de 18 à 65 ans résidant en France métropolitaine et ayant été scolarisée en France, est en situation d’illettrisme. », Agence nationale de lutte contre l’illettrisme, janvier 2013. L’analphabétisme, lui, semble marginal en France mais non négligeable (1 % de la population). Il reste au niveau mondial au cœur des systèmes d’oppression. L’Unesco écrit : « Aujourd’hui, 17 % de la population adulte mondiale est encore analphabète. Les deux tiers des analphabètes sont des femmes, ce qui complique considérablement la réalisation de l’objectif de l’égalité des genres. L’ampleur de l’analphabétisme parmi les jeunes constitue également un problème majeur. »

[13Je ne considère pas que regarder le journal télévisé constitue un accès à une information contradictoire. Bien au contraire, cette information-là est au service de l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste.

[15Philippe Lubliner, « Les jeunes et l’alcool », Culture Infos, France, 2014, 52 mn.

[16Avec « avoir l’air », on peut faire deux types d’accord de l’adjectif. Si j’accorde sur « air », donc « heureux » au masculin, on considère que c’est l’air qui est heureux, pas la personne. Si j’accorde par contre sur « ménagère », donc « heureuse » au féminin, alors j’indique que la ménagère est vraiment heureuse, autant que l’air qu’elle en a. J’aime quand la grammaire permet ce type de prise de position ici très politique.

[17Est-il nécessaire que je nomme ces deux publicités ?

[18Je rappelle ici qu’Antonio Gramsci est marxiste, et non anarchiste. Son propos n’est donc pas de contester l’existence de l’État mais plus d’en aménager le fonctionnement.

[19Antonio Gramsci, Textes (1917-1934). L’ensemble de l’œuvre de Gramsci est en téléchargement gratuit ici.

[20Le Réseau éducation sans frontières (RESF) est un collectif d’associations fondé en 2004 qui propose une aide juridique aux migrants sans papiers, notamment aux enfants scolarisés et à leurs parents.

[21Six semaine plus tard, je n’ai reçu aucune réponse, ni de la CFDT, ni de la LDH, ni de RESF.

[22Communiqué de presse de la CFDT Nord-Pas-de-Calais, 2 août 2015 [soit un mois avant les derniers incidents].

[23CFDT, 2 août 2015, op. cit.

[24Le « poste » est une manière un peu archaïque de désigner la radio, en référence aux postes de TSF, soit de « transmission sans fil », qui ont fait les belles heures de la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale. Mon grand-père l’utilisait et quand quelque chose avait été « dit dans le poste », il était inutile de protester ; c’était parole d’évangile.

[25Eux m’ont répondu et publié un long article d’analyse du reportage de France 2. François Géal, « Quand France Télévision présente une apologie du nucléaire comme de l’information », Reporterre, 14 octobre 2015..

[26Nous sommes trois jours après les attentats du 13 novembre 2015 dont je parle plus loin, cf. « 14 novembre 2015 ».

[27L’éducation populaire est un courant de pensée qui considère que c’est par le savoir, la connaissance, la culture, que les personnes acquièrent une autonomie sociale qui leur permet un épanouissement personnel. Ce courant date des Lumières mais a pris tout son essor au XXe siècle dans des mouvements chrétiens, des mouvements ouvriers ou des mouvements laïques. L’idée, un peu passée de mode mais toujours très active en marge de l’école publique, revient en force près des personnes désireuses d’agir pour changer le monde.

[28Projet de loi nº 3109 (rectifié) enregistré à la présidence de l’Assemblée nationale le 7 octobre 2015. En lecture (très instructive) ici.

[29Daech (acronyme arabe d’État islamique en Irak et dans le Cham [Le Machrek moins l’Irak]) ou État islamique (IE) est une organisation terroriste salafiste fondée en Irak en 2006 sur les ruines de la guerre des États-Unis d’Amérique contre Saddam Hussein. Après s’être proclamé « État » en Irak, cette organisation a investi la Syrie pour y proclamer en 2014 la restauration d’un califat sur les territoires qu’elle contrôle, califat où elle compte instaurer la loi islamique dans sa plus pure tradition obscurantiste.

[31Déclaration du président de la République suite aux attentats, 14 novembre 2015.

[32« Nous avons besoin de tout le monde pour exterminer Daech. », Nicolas Sarkozy sur le perron de l’Élysée après sa rencontre avec le président de la République, 15 novembre 2015.

[33Déclaration de Charles Pasqua (ministre de l’Intérieur) après les treize attentats terroristes des années 1985-1986 attribués au CSPPA (Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes et du Proche-Orient (CSPPA), une organisation proche du Hezbollah). 6 septembre 1986. On sent bien combien depuis les terroristes ont eu peur !

[34Des libertaires, bien sûr, Jean-Luc Mélanchon aussi, des écologistes, et aussi la Ligue des droits de l’Homme.

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