Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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21 septembre 2015

On confond souvent les différences de nature et les différences de degré. On va ainsi considérer que ce cadre supérieur du Nord vit une situation plus enviable que le travailleur pauvre du Sud. Et c’est le cas, à beaucoup d’égards. Pourtant, ils font partie du même continuum autant que le même mécanisme d’exploitation est en œuvre dans les deux situations. S’intéresser au travailleur pauvre du Sud avec l’idée d’augmenter son pouvoir d’achat, de lui accorder des droits sociaux, d’améliorer ses conditions de travail et de vie ne me semble donc pas la solution magique pour sortir tous les travailleurs de la violence qui préside à leur assujettissement.
À court terme, bien sûr, on ne peut que souhaiter que la vie du travailleur pauvre du Sud s’améliore ; mais s’améliore pour quoi ? Pour qu’il boive un soda américain à la place d’une boisson traditionnelle ou simplement d’eau, se nourrisse de produits trop gras trop salés trop sucrés transformés industriellement et issus d’une agriculture intensive riche en OGM et en pesticides, augmente son emprise carbone, sa consommation d’eau, d’énergies fossiles, de produits manufacturés issus de l’industrie chimique, le tout au péril de sa santé, de son environnement et des conditions de travail de travailleurs plus pauvres encore ?
Il semble qu’il soit impossible de ne pas en passer par là, surtout pour celles et ceux et hen qui n’ont rien ; impossible ? J’ai envie d’espérer qu’il existe des travailleurs pauvres qui rêvent d’un autre développement que celui de la consommation des produits, des biens et des services des firmes mondiales. Et j’ai envie de m’interroger sur cette consommation qui ferait notre bonheur, consommation qui semble devenir un « droit à consommer » plaçant la valeur du travail dans ce qu’il rapporte en bien de consommation. Aujourd’hui, ce n’est pas être chômeur qui est honteux : c’est ne plus avoir les moyens d’offrir un soda de marque à ses enfants.
Du soda de marque ? Mais pourquoi ? Parce que c’est bon ? Meilleur que le soda démarqué, c’est sûr. Mais bon ? Pour qui ? Pour quoi ?

Ajout du 10 novembre 2015

Un article récent de Reporterre sur une expérience unique en Inde de prise en charge des terres et des cultures vivrières par des assemblées de femmes me donne l’espoir que je cherchais.
Suite à une mauvaise récolte en 1980, les semences sont épuisées. Le gouvernement offre des semences hybrides qui produisent des céréales qui se révèlent toxiques. Une ONG tente d’intervenir. Les hommes ne sont guère intéressés par leur offre de relancer l’agriculture, l’aide publique leur va bien. L’ONG, alors, se tourne vers les femmes.

« Ces femmes commencent par aller emprunter des semences à des parents hors du district, en promettant de les rembourser en nature. Puis elles mettent en place une réforme agraire unique en Inde : une redistribution autogérée des terres. Elles recensent toutes les terres cultivables, en tracent le plan à la craie sur la place de chaque village et partagent les parcelles de manière égale entre toutes les familles, y compris dalits (intouchables). » [1]

Utilisant des semences traditionnelles et fertilisant les sols avec de la fumure de bétail, la récolte est belle. Un réseau coopératif de semences s’organise. Les terres donnent bientôt deux récoltes par an.

« (…) en seulement trois ans, elles ont assuré l’autosuffisance alimentaire d’une zone de quelque 200.000 habitants. Quelque 5.000 fermes cultivent aujourd’hui une polyculture biologique, qui allie légumes, oléagineux et céréales, en donnant un rôle central au millet, bien plus protéiné que le riz. Ce mélange enrichit les sols, économise l’eau et protège des parasites. Il est complété de milliers d’arbres qui produisent des fruits vitaminés (mangues, noix de coco, bananes, corossols…). L’alimentation y est fraîche et variée, et nulle part ailleurs en Inde je n’ai retrouvé de thali végétarien aussi savoureux que ceux que j’ai partagés là-bas avec les habitants. » [2]

C’est presque trop beau pour être vrai ! Je n’ai pas le moyen de le vérifier mais Reporterre, le « quotidien de l’écologie », semble une source sérieuse… Mais pourquoi ne pas y croire, finalement ? Pourquoi être sceptique devant une expérience qui montre que changer le monde est possible alors que c’est justement ce à quoi j’aspire et justement par ce type de démarche ?

« À leur manière, pragmatique, collaborative, ces fermières ont d’ailleurs réussi à résoudre l’ensemble des maux de l’agriculture indienne : bas revenus et surendettement, perte de souveraineté alimentaire, malnutrition, destruction de la biodiversité, épuisement des terres et des réserves d’eau. » [3]

J’y crois, donc, car en plus de nous montrer la voie d’une autre agriculture, ces femmes ont acquis un prestige social et une indépendance économique que leur envieraient beaucoup d’autres femmes. Reste à savoir ce qu’elles feront à long terme de ce pouvoir et de cette richesse.
Résisteront-elles aux mirages de l’enrichissement bourgeois ? J’ai envie d’y croire aussi.


[1Bénédicte Manier, Made in India. Le laboratoire écologique de la planète, Premier Parallèle, 2015, extrait publié sous le titre « En Inde, la dissidence verte bouscule le système des castes », Reporterre, 4 novembre 2015.

[2Bénédicte Manier, 2015, op. cit.

[3Bénédicte Manier, 2015, op. cit.

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