Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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20 septembre 2015

De tout temps, les sociétés humaines se sont organisées de manière à répartir les tâches entre les personnes selon des critères propres à chaque ordre social. Chaque personne a été « formée » pour cela, « préparée culturellement » de manière à pouvoir exercer le rôle qui lui est dévolu sans contester la place qui est la sienne. C’est ainsi que les petites filles savent « naturellement » cuisiner quand les petits garçons sont « naturellement » bagarreurs. De génération en génération, la reproduction [1] des habitus s’opère tranquillement et transforme l’ordre social construit siècle après siècle en l’expression d’une « loi naturelle » qui serait immanente à l’humanité.
Il y a bien sûr des rebelles [2] qui viennent taguer le joli tableau mais ces rebelles eux-mêmes ont été socialisés comme les autres, dans les mêmes processus de reproduction. Leur capacité à « penser autrement » est donc réduite, de fait, et porter la contradiction à l’ordre social relève de la gageure tant la langue, sphère du savoir, contraint ontologiquement la pensée. L’histoire a pourtant eu son lot de rebelles (et non des moindres !) qui ont participé à toutes les évolutions (voire les révolutions), les ont provoquées.
Pourtant, en dépit de leur nombre, les rebelles n’ont jamais vraiment infléchi « le sens de l’histoire » : l’être humain, toujours, cherche à être puissant, à exploiter la nature et ses congénères, à accumuler biens et richesses pour le plaisir d’accumuler une fois assouvis ses besoins primaires. Il doit bien exister des sociétés transitionnelles qui n’étaient pas dans cette logique-là ; mes connaissances en anthropologie sont limitées. Mais si ces sociétés ont existé, à l’échelle de l’humanité, il me semble qu’elles sont tout à fait marginales et en contradiction avec ce « sens de l’histoire » qui touche l’humanité, pour ce que je suis capable de l’envisager, bien au-delà de ma petite lorgnette occidentale.
En ce sens, ce que je pense et écris est aussi le produit direct de l’ordre social que je conteste. Le fait même d’utiliser ma langue maternelle pour penser me contraint même si ma maîtrise de celle-ci peut me faire espérer la pervertir un peu, et par là, proposer un discours qui ne légitime pas trop, par la contestation même, l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste. Je dois de toute façon m’en accommoder. Sinon, autant arrêter tout de suite l’exercice.
Il n’en est évidemment pas question.
La conscience de cette contrainte culturelle me garantit-elle de trop de conformiste spontané ? Je l’espère.

Ces trois derniers siècles, le développement exponentiel des sciences et des techniques a permis un accroissement tout aussi exponentiel des richesses, toutes les richesses [3], mais pas au profit égal de tout le monde [4]. Pour produire ces richesses, l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste s’est adapté afin que les paysans de l’Ancien Régime se transforment en travailleurs avec les phénomènes d’urbanisation que l’on sait.
On se souvient tous de Causettes [5] et de Germinal [6], des luttes de ces travailleurs pour un salaire décent, de ce pain qui manquait, de cette souffrance et de cette misère qui caractérisent la Révolution industrielle jusqu’à la première moitié du siècle dernier. On en est bien loin !… sauf quand on travaillait au Rana Plaza de Dacca [7], les mêmes causes produisant en général les mêmes effets. La condition des travailleurs en Europe au XIXe siècle et au début du XXe siècle est donc celle aujourd’hui des travailleurs du Sud et, chaque fois que là ou là on assiste à une amélioration des conditions de travail et des salaires, un autre pays vient prendre la relève pour produire à bas coût les produits de première nécessité que d’autres travailleurs consommeront dans une chaîne sans fin où l’on est toujours conjointement le riche et le pauvre de quelqu’un.
À chaque niveau de l’échelle correspond un habitus qui entretient l’idée que si l’on a atteint ce degré, on doit faire attention à ne pas redescendre autant que l’on peut (et doit ?) rêver d’en grimper un autre. Ainsi, le Ghanéen qui recycle à mains nues ou armé d’un marteau, d’une pince et d’un tournevis, en plein air et les pieds dans une boue toxique, les écrans européens et nord-américains qui sont déposés par conteneurs entiers, trouve son activité plus prometteuse que s’il refusait que l’on pollue son espace vital par ces déchets pour relancer une agriculture vivrière dont il pourrait se nourrir avant de vendre l’excédent [8]. La culture dominante, plus coercitive encore que toutes les armées, lui fait espérer prendre la place du kapo [9] qui répartit le travail sous son parasol et touche au passage sa commission, kapo auquel il obéit avec zèle par crainte d’être viré de la décharge.
Il ne faudrait pas croire pour autant que la situation du cadre supérieur du Nord à un degré élevé de l’échelle soit d’une autre nature. En apparence, elle l’est, puisque ce cadre supérieur qui travaille à La Défense dispose de tout le confort tel qu’on l’entend aujourd’hui : il vit dans un appartement bien chauffé l’hiver et climatisé l’été, n’a pas de soucis pour se vêtir, manger, assurer ses dépenses de santé et de communication, il peut même consommer des arts, de la culture, des vacances, des « services à la personne », se former aussi et pratiquer le sport de son choix dans une structure adaptée. Il ne travaille pas les pieds dans la boue mais dans un bel open space à air ventilé, avec des toilettes qui sentent le propre en dépit de nombreux résidus de cocaïne, des fontaines à eau et des machines à café.
Prend-il le temps de lever le nez de son écran pour se rappeler qu’il y a quelques années il a perdu son premier emploi et est resté plusieurs mois au chômage ? Non, il n’a pas envie de se replonger dans cette époque de galère ; il préfère penser en grillant une cigarette au pied de sa tour à la manière dont il pourrait obtenir le poste au siège près de l’Opéra à la place de cette femme qui est aussi incompétente qu’acariâtre. Il faut qu’il déjeune avec son boss. Il sera d’accord mais il va devoir la jouer fin, tout de même. Ces morues sont plus coriaces qu’elles n’y paraissent.
Il regarde sa montre. Il a dépassé de trois heures la durée légale de travail. Il est fatigué. Son gestionnaire de tâche lui indique qu’il lui reste un rapport à boucler ; demain ? Non, ce soir. Sa femme s’occupe des enfants et, s’il veut ce poste, il doit donner tout ce qu’il a quitte à y perdre la santé. Il y a un plan social en cours. Il doit s’accrocher. Il respire un grand coup, songeant qu’il lui reste une ligne dans le tiroir de son bureau. Cela va l’aider. Allez ! mon gars. « Pas de question, de la détermination ! » [10] Tu dormiras bien assez ce week-end à la campagne.


[1La référence majeure qui me vient ici est évidemment le travail de Pierre Bourdieu, et son ouvrage écrit avec Jean-Claude Passeron, La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, les éditions de Minuit (1970). Cette idée de « reproduction » me semble aujourd’hui une « évidence sociologique » même si l’expression peut prêter à sourire, la violence qui lui est inhérente également. Le sujet a été particulièrement traité. Je laisse chacun trouver les références qui lui vont bien.

[2J’utilise à dessein ce terme neutre et un peu moqueur pour y inclure toutes les formes de contestation des ordres établis.

[3Je ne me limite pas aux richesses financières ou patrimoniales ; mon propos vaut aussi pour l’éducation, la culture, la santé, la sécurité, la communication, les services, etc.

[4J’ai déjà abordé la question de l’accroissement des inégalités par la croissance, cf. « 10 septembre 2015 ».

[5Victor Hugo, Les Misérables, (1862).

[6Émile Zola, Germinal (1885).

[7Le 24 avril 2013, à Dacca (Bangladesh), un immeuble de huit étages, le Rana Plaza, abritant des ateliers de confection, s’est effondré sur les quatre mille personnes y travaillant. Mille cent trente-cinq y ont perdu la vie, beaucoup ont été blessées. La veille, des consignes d’évacuation avaient été données après l’apparition de fissures dues à la vétusté du bâtiment et à son usage industriel. Ces consignes ont été ignorées par les dirigeants de ces ateliers pressés par leurs clients occidentaux de livrer les commandes en temps et heure.

[8L’exportation illégale des déchets électriques et électroniques au péril de la santé des personnes et de l’environnement des pays où ces déchets sont « traités » dans les pires conditions humaines, techniques et environnementales qui soient fait l’objet de nombreux reportages et articles. Celui-ci, par exemple : « Comment l’Europe fait passer ses déchets informatiques pour des dons « humanitaires », 27 janvier 2014.

[9Ou « capo », « Détenu chargé de commander les autres détenus, dans les camps de concentration nazis. », Le Grand Robert. J’utilise bien sûr ce terme au sens figuratif, considérant que ces Ghanéens, même s’ils ne sont pas physiquement incarcérés, sont prisonniers d’un système de production qui les opprime et porte une atteinte grave à leur santé.

[10Cette formule appartient à une amie qui, jeune avocate, peinait à supporter la violence en cours dans les cabinets où elle enchaînait stages et CDD. Elle n’a jamais réussi à faire carrière et a dû renoncer à exercer son métier, son équilibre psychique y subissant de nombreux dommages. Elle s’est donné la mort quinze ans après être sortie de l’école des barreaux. Elle était malade (et soignée pour ses troubles psychiques) mais était aussi une juriste d’une rare finesse. Je refuse de considérer qu’elle n’est pas une des nombreuses victimes de la violence qui gouverne certains milieux professionnels. La souffrance n’a jamais une cause unique. En rejeter la cause principale sur la fragilité supposée des personnes est aussi un moyen de coercition utilisé par l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste.

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