Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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17 septembre 2015

Sans doute qu’un habitant de La Courneuve qui travaille à La Défense me répondra (gentiment) qu’il ne va pas faire douze kilomètres à pied tous les matins (et tous les soirs) pour aller travailler, faisant au passage ses commissions qu’il ramènera à bout de bras tout en passant chercher ses enfants à la sortie de l’école. Et ce n’est qu’un exemple tant ne pas pouvoir circuler à pied n’est pas l’apanage de la Guadeloupe, comme si l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste avait besoin d’une certaine organisation spatiale pour correctement fonctionner.
Il en a besoin, en effet, et je l’ai mesuré, étrangement, il y a près de deux décennies en découvrant le seul jeu vidéo auquel j’ai (un peu) joué : SimCity [1]. Dans la « ville idéale » que je cherchais à construire, je mettais peu de routes accessibles aux voitures individuelles, beaucoup de transport collectif, composant des quartiers à taille humaine où se mêlaient commerces, industries, espaces de loisir et habitations, quartiers reliés entre eux uniquement par des trains avec l’idée que la proximité était un facteur important de bien-être.
Cela me semblait une évidence. L’algorithme implémenté dans le jeu pensait la ville autrement. Les Sims [2] aimaient les voitures, râlaient dans les bouchons sans se rabattre sur les transports en commun, cherchaient à vivre à la campagne loin de tout, préféraient les grands centres commerciaux aux commerces de proximité, considéraient que les usines devaient être loin des villes et n’étaient guère sensibles à l’implantation de parcs urbains de trop grande surface. Je n’ai jamais vraiment trouvé le moyen de les sortir de ce fonctionnement qui ressemblait trop à notre fonctionnement actuel, sauf à agir à la marge : une fois ma ville polluée et mes routes saturées, les Sims consentaient à modifier un peu leur comportement. Mais il fallait vraiment que l’on soit au bord de la rupture et jamais ils n’ont réduit leur consommation électrique pour faciliter l’implantation de centrales à énergie renouvelable.
C’était un jeu, bien sûr. Il en dit pourtant long sur notre façon de penser la ville avec cette question : mais pourquoi cette ville « douce » ne plaît-elle pas aux Sims que nous sommes ? Pourquoi acceptons-nous les embouteillages, la pollution, le temps passé dans les transports (et ce, dans des conditions d’un incroyable inconfort et de violence permanente notamment à l’égard des femmes), les commerces concentrés ici, les habitations concentrées là, l’école et la crèche plus loin, le travail à l’autre bout de la ville, le sport et la culture là où il reste un peu d’espace libre, la course permanente pour se rendre d’un endroit à un autre et rentrer chez soi épuisé sans avoir véritablement profité de cette journée qui vient de passer et avoir partagé si peu de temps avec celles et ceux et hen que l’on aime ?
Pourquoi ? Parce que l’on n’a pas le choix ? C’est bien sûr une partie de la réponse mais je peine à la considérer comme valide quand je suis sur la ligne 13 du métro parisien à 8 heures du matin en direction de la porte de Clichy. J’y suis assez rarement et déjà cela m’est insupportable. Souvent, je me suis demandé pourquoi les personnes qui endurent cela tous les matins (et tous les soirs) ne piquent pas collectivement une colère. Il y a de quoi tout casser ; ou refuser de monter dans ce métro. Non ? Refuser d’être transporté tous les matins et tous les soirs comme du bétail ; pourquoi n’est-ce pas possible ?
« Parce que c’est comme ça. Il faut bien aller travailler. », me glissent mes partenaires de judo surpris de ma question.
Ce serait donc la réponse, une réponse qui ignore la cause profonde de ces choix que l’on n’a pas pour se concentrer sur la nécessité.
On m’accordera, j’espère, que les embouteillages et les transports [3] blindés génèrent une souffrance chez les personnes qui y sont contraintes. Pourquoi alors les pouvoirs publics chargés de gérer l’intérêt général, forcément conscients de cette souffrance, ne font-ils rien pour en faire cesser la cause, attendant, comme dans SimCity, que la situation soit au bord du point de non-retour pour agir à la marge en développant de nouveaux transports sans chercher véritablement à engager un processus de rapprochement des différentes activités ? Auraient-ils un intérêt à cette souffrance ?
Au vu des choix politiques faits ces cinquante dernières années dans l’aménagement de l’Île-de-France, je ne trouve pas illégitime de poser la question même si la réponse peut confondre l’entendement. Quand l’intérêt général porte à créer de la souffrance individuelle, c’est effectivement que l’ordre qu’il défend tire avantage de cette souffrance même si elle a elle-même un coût économique. Il y tire avantage car l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste fonctionne, tel tout système de domination et d’oppression, sur de la violence, violence que nous encaissons chacun et reproduisons à notre tour. Et quoi de plus efficace que de produire de la souffrance individuelle pour faire de chacun de nous un acteur de cette violence organisée ?
On accepte volontiers cette idée devant le spectacle des techniques d’entraînement des unités d’élite de l’armée américaine, ou d’une autre. Pourquoi la refusons-nous devant celui des Franciliens comprimés à la limite de pouvoir respirer sur la ligne 13 du métro ?


[1Il s’agit d’un jeu de gestion qui permet de créer et gérer des villes. Le joueur est le maire de la ville. Outre le développement et la gestion quotidienne, il doit faire face au mécontentement de ses concitoyens, à la pollution, et à des catastrophes naturelles (tsunami, tornade, etc.). Il a la main sur l’organisation spatiale de la ville, la répartition des différentes activités, les infrastructures de transport, la production d’énergie (thermique, nucléaire, renouvelable…). Ses choix décident de la prospérité de la ville ou de sa ruine selon l’algorithme qui fait tourner le jeu. Au fil des versions, le jeu est devenu visuellement complexe à gérer pour moi autant que je n’arrivais jamais à créer la ville de mes rêves. J’ai arrêté.

[2Les habitants de SimCity.

[3En Île-de-France, « les transports » désigne les transports collectifs, tous modes confondus.

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