Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

Mentions légales

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droit ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus des sites de Cy Jung sont ici.

Accueil || Fragment précédentFragment suivant

16 septembre 2015

« Marcher… » [1], en plus d’être un plaisir personnel, et une invitation à la réflexion, peut être un acte de résistance majeure. On se souvient forcément de la Marche du sel de Gandhi, symbole de l’action politique non violente et de la désobéissance civile [2], ou encore de la Marche des beurs [3] qui a permis l’émergence en France d’un mouvement antiraciste qui a eu ses heures de gloire. On peut évoquer la très récente marche de Rosen Hicher contre la prostitution [4], inspirée sans doute de la Marche mondiale des femmes [5] qui fédère le mouvement féministe international depuis quelques années.
On peut donc marcher, seul ou en groupe, pour porter une revendication, un combat, dans le cadre d’une action non violente, mieux encore pour mener une action de désobéissance civile. On peut aussi marcher, comme Mao [6] et d’autres, avec une armée derrière soi mais chacun aura déjà compris que ce n’est pas le genre de périple dont je souhaite me prévaloir.

Lors d’un (trop) court séjour en Guadeloupe, la marche m’est apparue comme un outil de lutte en tant que simple moyen de locomotion [7]. La Guadeloupe est un pays sinistré par la colonisation et l’occupation française. On y trouve certes des services publics dont LaFrance assure le bon fonctionnement (et le financement), mais l’économie et les institutions locales sont aux ordres et au seul bénéfice d’une caste directement issue de la colonisation et qui laisse les Guadeloupéens afro-descendants exempts de la liberté que l’abolition de l’esclavage était censée leur accorder.
Le Code noir [8] n’est certes plus en vigueur. La servitude n’en est pas moindre tant la population travaille soit pour l’administration française, soit pour cette caste népotique formée de descendants des colons (les Békés) et de métropolitains, blancs de préférence, quand elle ne subit pas un exode forcé vers LaFrance pour fournir à nos administrations et entreprises publiques une main-d’œuvre bon marché sous couvert de réduire le chômage localement, comme si celui-ci était un effet direct de la surpopulation (piètre analyse économique que voilà) [9].
Toute initiative industrielle (ou artisanale), commerciale ou paysanne est étouffée dans l’œuf tant les contraintes réglementaires et l’organisation du marché empêchent les descendants d’esclaves d’organiser des productions autonomes. L’île n’est pas autosuffisante ; son agriculture est concentrée sur des produits d’exportation dont la culture intensive (canne à sucre et bananes) pollue les sols et les abords maritimes pour des décennies ; l’artisanat et la production industrielle locale en produits de première nécessité (agroalimentaire, habillement, construction) et les échanges avec la zone caraïbe sont inexistants au prix de l’abandon des traditions culinaires et vivrières au profit de l’importation de produits « de marque » au seul bénéfice des groupes internationaux ; l’eau manque et sa distribution est aléatoire [10] ; l’électricité est produite par des centrales thermiques qui se font fi de toute valorisation des énergies renouvelables sur une île baignée de vent, de soleil et de courants marins ; les transports sont assurés par des véhicules à moteur individuels qui roulent grâce à une essence dont le prix est le symbole de ces chaînes qui maintiennent encore les Guadeloupéens dans la servitude [11].
Marcher.
Et si les Guadeloupéens marchaient, non pas uniquement dans des manifestations comme on les connaît déjà, mais marchaient pour se déplacer, tout simplement ?
Cela sera d’emblée difficile, sans doute, tant les routes n’ont aucun trottoir et tant ceux des rues en agglomération sont souvent étroits et parsemés d’embûches. Et puis, il y a les distances, et le paysage vallonné. Dans un pays où le vélo est sport national, on pourrait imaginer que ce mode de déplacement durable peut se développer. C’est sans compter sur la dangerosité du réseau routier, les routes n’étant pas aménagées pour la cohabitation entre différents modes de transport ; la loi du plus fort y règne, comme dans l’économie.
Malgré ces écueils, marcher (et circuler en vélo) pour se déplacer m’a incontinent paru un mode de résistance de nature à forcer « en douceur » (c’est-à-dire dans le temps) une modification de l’ordre économique et social qui asservit la Guadeloupe. Marcher, c’est consommer moins d’essence, donc polluer moins, certes, mais surtout donner moins de bénéfices à la caste économique dominante et de taxes à l’État qui en a besoin pour les redistribuer à ses fonctionnaires.
Marcher, comme un grain de sable dans le beau rouage. Marcher et, petit à petit, cultiver son jardin pour avoir moins de marchandises à transporter, réparer et fabriquer les marchandises du quotidien, développer par ricochet les marchés locaux. Marcher et chercher à réduire la distance avec son lieu de travail. Marcher. Bien sûr, cela ne peut suffire à renverser une économie ; il faudra, à un moment où à un autre, taxer réellement celles et ceux qui spolient la richesse de l’île ; « les mettre dehors », me suggérait mon hôtesse guadeloupéenne…
Ce n’est pas le genre de solution que j’ai envie de promouvoir car je pense que le tyran est aussi chez lui ; c’est son pouvoir qu’il m’importe de déconstruire ; sa personne est à respecter même si lui ne respecte rien. Mais, c’est évidemment aux Guadeloupéens d’en décider, le principe de l’autodétermination des peuples me semblant indéfectible, même quand les peuples préconisent ou font des choses qui me paraissent ahurissantes, contestables, dommageables.
Marcher, donc, comme acte politique fondateur pour un monde où la distance moyenne à parcourir peut se faire à pied (ou en vélo), un monde qui valorise la proximité parce qu’elle contredit d’elle-même une bonne partie des fléaux qui fondent l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste. Même l’instrumentalisation de la violence individuelle à des fins de domination masculine ?
Marchez. Vous verrez bien.


[2Entamée le 12 mars 1930 pour revendiquer l’indépendance de l’Inde, elle s’est achevée au bord de l’océan où le Mahatma a symboliquement récolté du sel, invitant ses compatriotes à résister à loi britannique qui imposait une forme de gabelle. Chacun s’est mis à produire du sel. Beaucoup ont été emprisonnés. Sans doute trop car le pouvoir a fini par céder, libérer les prisonniers et entamer un véritable processus d’indépendance.

[3La Marche pour l’égalité et contre le racisme s’est déroulée du 15 octobre au 3 décembre 1983 après des violences policières aux Minguettes à Vénissieux (banlieue de Lyon) et plusieurs crimes racistes, dont le meurtre d’un enfant à Marseille d’où est partie la marche. À l’indifférence de départ a répondu une forte médiatisation du mouvement qui marque la création de SOS Racisme et ses fameux concerts gratuits sur fond de « Touche pas à mon pote ».

[4En septembre et octobre 2014, Rosen Hicher a parcouru plus de huit cents kilomètres, souvent seule, pour porter la loi d’abolition de la prostitution, loi comportant un article controversé pour la pénalisation du client. Sa notoriété ne dépasse guère les mouvements abolitionnistes mais a sans doute permis de les fédérer.

[5La Marche mondiale des Femmes est une initiative de la Fédération des femmes du Québec initiée en 1998. Il s’agissait d’organiser une marche mondiale des femmes contre la pauvreté et la violence faite aux femmes inspirée par la Marche des femmes contre la pauvreté (du pain et des roses) au Québec en 1995. La première marche a eu lieu en 2000. Depuis, six mille groupes de plus de cent soixante pays soutiennent ce mouvement à travers une charte, des actions dans chaque pays et la participation à des conférences et des rencontres internationales.

[6La Longue Marche de Mao Zedong entouré de l’Armée rouge et des dirigeants du parti communiste chinois a duré un an (du 15 octobre 1934 au 19 octobre 1935). Elle a permis la consécration de Mao au prix de la mort de cent mille soldats de l’Armée rouge dans une guerre qui fit au minimum six millions de victimes civiles et militaires. La non-violence n’était alors pas au programme.

[7Cette idée m’est venue car j’ai souffert en Guadeloupe de ne pouvoir me déplacer à pied, tant rien n’est fait pour cela. À croire que favoriser l’obésité et les maladies chroniques liées au manque d’activité physique et à la consommation organisée de produits trop gras trop salés trop sucrés importés de LaFrance participent activement du maintien en servitude de ce pays, sorte de joug nutritionnel dont le (sur)poids vaut celui des chaînes.

[8Le Code noir est un ensemble de textes rédigés au XVIIIe siècle qui définissent le statut civil et pénal des esclaves noirs dans les colonies françaises. Ces règles ne sont bien sûr guère à leur avantage.

[9Je fais référence là au Bumidom, Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer, créé en 1963 (et fermé en 1981 pour laisser la place à l’Agence nationale pour l’insertion et la protection des travailleurs d’outre-mer). On trouvera une analyse critique de ce bureau ici et une analyse globale de la politique française de l’immigration antillaise dans cet article, politique qu’Aimé Césaire a qualifiée en 1975 de « génocide par substitution ».

[10Mon séjour a duré douze jours. J’y ai connu trois coupures d’eau dont une d’une journée entière. Ce n’était pas un fait isolé. On trouvera, sur cet article de France Antilles, un autre exemple de la réalité de ces coupures sur quatre jours d’avril 2015.

[11La grève générale de 2009 qui a paralysé l’île pendant un mois et demi est partie d’une énième hausse du prix de l’essence avec une mobilisation autour de « la vie chère ». Ce mouvement a marqué l’implantation dans la population des revendications du LKP, Liyannaj Kont Pwofitasyon ou Collectif contre l’exploitation outrancière, qui rassemble une cinquantaine d’organisations syndicales, associatives, politiques et culturelles de la Guadeloupe.

Fragment précédent / Fragment suivant
Retour à tous les Fragments

Mentions légales

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droit ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.