Cy Jung, Fragments d’un discours politique (manuscrit)

Ces Fragments d’un discours politique sont un manuscrit.

Ils disent la pensée politique de Cy Jung, écrivaine, à l’automne 2015.

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15 septembre 2015

Vouloir s’attaquer à l’ordre du monde ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur le rôle de chacun dans l’existence de cet ordre, le rôle et le bénéfice qu’il en tire. Cet ordre est de type institutionnel et c’est bien en tant que tel que je m’y oppose. En son sein, les personnes ne sont, à titre individuel, pas « visées » au sens où, si elles sont responsables de leurs actes, elles n’ont pas forcément le choix de leur posture et de leur rôle dans le maintien de l’ordre établi. Elles peuvent aussi agir contre cet ordre sans pour autant être en mesure de s’en exclure ; ce qui est exactement mon cas.
Ainsi, si je dis que l’ordre est fondé sur la domination masculine, cela ne veut pas dire que chaque personne de sexe masculin est coupable de cette domination. Il est donc inutile aux hommes de bonne intention de s’en défendre ou de chercher à aligner des gages de non-pratique dominante. La question n’est pas là. La domination masculine est une attitude collective, un « réflexe de classe », pourrais-je dire, savamment entretenue par l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste qui y puise là un de ses fondements. Les personnes de sexe masculin y participent autant que celles de sexe féminin parce que promouvoir la domination masculine, c’est promouvoir l’ordre établi et qu’il demeure assez rare de chercher à dénoncer et à détruire ce qui structure nos existences.
Je prends un autre exemple, celui du « mariage pour tous ». Quand j’argue que le mariage, en tant qu’institution, participe activement de et à la domination masculine, et que le mariage entre deux femmes ou deux hommes n’y changera rien, il n’est pas rare que l’on me réponde qu’au contraire, cette unicité de genre dans un couple va détruire le rapport de domination au sein dudit couple et « changer le mariage ». Je n’avais pas remarqué que les couples homosexuels étaient exempts de domination interne avant même le vote du « mariage pour tous » ; mais ce n’est pas mon argument principal.
Je considère que le fait même d’institutionnaliser une relation (amoureuse ou autre) par une reconnaissance légale, par exemple, vient renforcer l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste car la vocation première d’une institution est de se maintenir, donc de maintenir l’ordre qui l’a produite. Cela dépasse bien sûr les personnes concernées et beaucoup d’homosexuels se marient « en toute bonne foi », c’est-à-dire avec l’idée que la reconnaissance légale de leur couple (par le pacs mais plus encore par le mariage qui ouvre, pour les homosexuels, des droits nouveaux à la filiation) est une avancée sociale puisqu’elle assure qu’il existe une égalité des droits et que celle-ci est un signe incontournable de progrès.
Mais quand l’ordre établi « reconnaît » une situation de fait et la transforme en une situation de droit, que fait-il d’autre que de se doter d’un outil supplémentaire de domination ? Les couples mariés ou pacsés peuvent espérer fonctionner en interne sans rapport de domination mais, de fait, dans leur relation au monde, ils ont opté pour un statut comportant des droits et des obligations qui en font des acteurs incontournables de l’ordre parce qu’ils en assument alors deux fonctions essentielles : la patrimonialisation et la procréation.
Ce n’est sans doute pas un hasard si de nombreux libertaires et quelques militants marxistes ont toujours refusé le mariage pour eux-mêmes. Les féministes étaient longtemps sur cette ligne mais, pour une raison que j’ignore, nombreuses sont celles qui ont cédé à l’argument de l’égalité des droits censée réduire les violences et l’homophobie qui sont pourtant, à l’instar du racisme et du sexisme, des outils idéologiques forts au service de l’ordre du monde. Si celui-ci accorde aujourd’hui l’égalité des droits par le « mariage pour tous » et non par le « mariage pour personne », n’est-ce pas qu’il y tire intérêt ?
Mais justement, qui a intérêt à quoi ? Existerait-il des puissants, un complot, un groupe secret qui tirerait les ficelles au détriment du reste de l’humanité ? Évidemment non. L’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste, c’est vous, c’est moi, c’est le collectif que nous formons nourri de nos attitudes individuelles. Dans cet ordre, il y a des riches, des pauvres, des moins riches et des très très pauvres, des jeunes, des vieux, des lettrés, des illettrés, des victimes, des opprimés, des agresseurs, des oppresseurs, des censeurs… et la difficulté vient du fait que nous sommes tous, à un titre ou à un autre, bénéficiaire de cet ordre et que nous y alternons tous ces rôles (et d’autres) dans une mécanique implacable.
D’une certaine manière, pour détruire cet ordre, il faudrait que nous nous détruisions nous-mêmes dans tous les rôles que nous y jouons, ce qui n’est évidemment pas envisageable ne serait-ce que parce qu’ils peuvent nous être agréables. Par contre, ce qui peut l’être, c’est d’avoir conscience des différents rôles que nous jouons, quand nous sommes dominant ou dominé puis de voir desquelles de ces postures nous sommes en mesure de sortir (ou de minimiser notre participation) sans trop de dommages pour nous-mêmes. C’est l’heure des choix, en quelque sorte, et ces choix ne sont pas forcément individuellement douloureux. Ils peuvent aussi être vécus comme une libération.
Autrement dit, il ne s’agit pas de faire des sacrifices, d’être dans le moins pour le moins, ni même dans le mieux faute de plus ; plus intéressant me semble d’essayer d’entrer en résistance plus qu’en conflit. Résister à la pression de l’ordre établi ? Oui, c’est cela à quoi j’aspire, par l’écriture d’abord. Penser, quitte à ne pas savoir où cela me mène. Parfois, quand j’en arrive là de ma réflexion et que le sentiment de mon impuissance me guette, je songe à Papillon [1] dans sa cellule du bagne de Cayenne. Quels que fussent les brimades, les humiliations, les sévices, les privations, il n’a jamais cessé de marcher, trois pas dans un sens, trois pas dans l’autre ; sa cellule n’était pas plus grande.
« Marcher me fera du bien » [2] ; cela m’aide à penser.

À propos de mariage, je colle ci-dessous trois textes qui me sont essentiels sur le sujet afin de poser l’historique de ma pensée. Cela m’évitera de me répéter.

Le premier est un article publié en 1998 dans une revue aujourd’hui disparue, Ex Aequo. La position que j’y ai prise n’avait rien d’incongru à l’époque ; elle est devenue très rapidement marginale.

Le Pacs, point de chute du désir homosexuel
J’ai ouï dire que les initiateurs du Pacte civil de solidarité n’étaient pas mécontents de produire un phonème qui en appelle à la paix — pax en latin — plutôt que de conserver le premier intitulé qui évoquait impudiquement le cul — Cus [3] en droit. Quel qu’ait été leur degré de volonté à ce que j’ouïsse — et des millions de francophones avec moi — autre chose qu’un appel à la concupiscence dans la reconnaissance du couple hors mariage, leur choix phonétique révèle le prix que nous aurons à payer de cette codification de notre lien amoureux.
Que les choses soient claires : il n’est pas question ici de mettre en cause la validité du Pacs dans ce qu’il procurera de légitime sécurité matérielle aux futurs contractants ne serait-ce que parce qu’il introduit une équité entre partenaires hétérosexuels et homosexuels que la République se devait d’asseoir. Il n’en demeure pas moins que ce Pacte est porteur d’un processus d’acculturation qu’il me paraît fondamental d’identifier sous peine de voir nos amours se fondre sans sourcilier dans un ordre social sclérosant.
Qu’en est-il ?
Sans être une spécialiste de l’histoire de la famille et du mariage, je constate que ces « institutions » n’ont pas été, a priori, valorisées, peaufinées, défendues au nom du lien amoureux. Qu’est-ce qu’une organisation sociale d’ailleurs aurait à faire de nos sentiments et de nos désirs ? En soit, pas grand-chose et, si elle s’intéresse à nos mœurs, à nos coucheries et à nos fantasmes, c’est en général pour s’assurer que toutes les conditions sont remplies pour permettre la reproduction et le développement de l’espèce.
C’est ainsi que le mariage trouve sa place dans l’histoire, c’est également au nom de ce principe que l’État-nation — forme moderne d’organisation sociale — traite les évolutions des comportements : il prohibe ce qui lui semble mettre en péril la survie collective ; il légalise quand sa propre pérennité l’exige, c’est-à-dire quand un comportement hors la loi sort de la marginalité au point de menacer l’ordre social sauf à y être rapidement intégré. Ce fut le cas de l’adultère, du divorce, de la filiation naturelle et de l’autorité parentale. C’est aujourd’hui celui des unions libres, hétérosexuelles ou homosexuelles.
C’est donc dans un contexte d’intégration que l’État, bien qu’esclave — et nous avec — d’une culture et d’une morale qui considèrent que l’acte sexuel aux seuls fins du plaisir est générateur de désordre et détourne l’individu de ses devoirs de citoyen et de travailleur, consacre aujourd’hui des unions se situant en marge de l’entreprise reproductrice : il sait que la sécurité matérielle et le confort sont les gages de la stabilité sociale. Il sait également — bien qu’il ne le dise pas encore — que le miracle de la création a de moins en moins besoin d’un lit conjugal pour se produire. Il sait encore plus que la parenté se dissout au profit du lien affectif qui, s’il n’a pas le caractère immuable du lien du sang, présente l’avantage d’un investissement personnel important car librement choisi.
Tel est le sens du Pacs. Tel est également, pour les homosexuels, son point de chute. En même temps qu’il consacre nos communautés de lits, il ferme les portes de nos alcôves, il tire les rideaux de nos baldaquins et camoufle nos amours sous la plume de nos édredons. En un mot, il saborde le fondement même de nos unions : le désir avant tout. Bien sûr, il appartiendra à chaque union pacsée de se prémunir de l’embourgeoisement annoncé. Mais quelles seront nos armes une fois que nous serons installés chez nous, avec nos meubles à nous, notre auto à nous et nos assurances mutuelles ?
Notre instabilité passée, notre incapacité juridique à garantir nos sentiments sur la foi de serments et de contrats, étaient la plus belle garantie de liberté individuelle que nous puissions espérer. Nous avons su exister hors de toute institution et au moment où nos schémas désirants s’expriment ouvertement dans les arts, au moment où nos unions libres font la preuve de leur capacité à faire du lien amoureux le ciment du lien social, on nous propose la paix et nous plongeons, la tête la première, le cul en dernier.
Notre homosexualité déroge à trop de lois naturelles, de préceptes moraux, de pensées uniques, d’institutions totalisantes pour que nous succombions aussi aisément ! Ce qui est politiquement une victoire a le sale goût de la défaite : la pacification de nos mœurs est un déni du plaisir. Si nous n’y prenons garde, le lien contractuel sera notre bromure et notre homosexualité n’aura servi à rien, en tout cas pas à plus de jouissance…
Mais en quoi notre identité désirante fait-elle avancer le monde ?
Je l’ai déjà dit : elle privilégie le désir sur les intérêts matériels. Encore que, certaines situations individuelles le démentent… Tentons néanmoins de pousser cet axiome à son extrême : serait-ce à dire que les gays et les lesbiennes sont les sybarites de cette fin de siècle ?
Dans un accès d’optimisme, j’aurais tendance à répondre oui. Dans un souci de réalisme, je répondrai qu’une relation fondée sur le désir et débarrassée de la gestion quotidienne d’un patrimoine est de nature à poser l’amour — le lien amoureux — en marge du pouvoir — entendu au sens de « Capacité de l’un à gouverner l’autre ». Le défi est majeur, il est avant tout théorique et ce, dans la mesure où nous sommes chacun prisonniers du schéma amoureux hétérosexuel, sphère d’excellence de la domination phallique et de la servitude utérine… Ou l’inverse.
Ainsi, l’union homosexuelle, unisexuée par nature, signifie que les deux individus la constituant se situent du même côté de la barrière génitale : ils partagent l’histoire, la culture, l’éducation, la vision sociale dévolues depuis des millénaires à l’un et l’autre sexe. La révolution est de taille. Ces deux membres qui prétendent à s’aimer sont dans l’obligation de réviser leur manière de voir l’autre ; ils vont devoir, très symboliquement, composer avec la répartition sexuée des rôles sociaux. Mais plus intéressant encore, ils ont entre les mains la possibilité de réinventer l’acte sexuel. S’ils le portent loin des enjeux de la copulation, s’ils l’extraient de la brutalité induite par le dimorphisme, alors ils auront vaincu le fruit pourri de l’amour : la violence et le pouvoir.
Bien sûr, les hétérosexuels peuvent emprunter le même chemin. Bien sûr, nombre d’homosexuels se dispensent par mimétisme de toute tentative en ce sens. Bien sûr, on ne s’affranchit pas si facilement de l’histoire de l’humanité. Il n’empêche que notre homosexualité nous pousse dans cette voie si tant est que nous cherchions à vivre en phase avec ce qu’elle nous dit de nous-mêmes. Voilà la jouissance dont il était question, celle qui nous fait être grands et responsables, celle qui donne aux relations humaines le goût de la liberté, celle qui exclut le pouvoir et enduit nos caresses de leur inégalable touche de volupté.
Belle utopie !? Qu’importe, on aura au moins essayé.
 [4]

J’ai écrit le second quinze ans plus tard. La loi sur le « mariage pour tous » venait d’être votée. Je m’étais abstenue durant les débats de tout commentaire public, ne souhaitant pas que mon point de vue serve la cause de la Manif pour tous. Ce texte, publié sur mon site, est la suite logique de celui sur le Pacs. Il a reçu un large écho comme si nous étions plus nombreux (nombreuses en l’espèce) à avoir ce point de vue qu’il nous avait été permis, par l’urgence politique, de l’exprimer [5].

Le mariage, point culminant de la domination masculine
Enfin ! Enfin la loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe a été votée par le Parlement et promulguée par le président de la République. Enfin ? Oui, enfin car après des mois de silence forcé par les circonstances — il était hors de question que mon propos soit instrumentalisé par les homophobes de toute engeance, grands spécialistes de la défense chafouine de la domination masculine dont l’homophobie est aussi un ressort —, je m’autorise à dire ce que j’en pense, de ce foutu mariage. Enfin.
Celles et ceux qui suivent mes écritures, notamment en Hétéronomie, ne seront pas étonnés de ma position qui se résume à ceci : le mariage, qu’il unisse deux personnes de sexe différent ou de même sexe (peu me chaut !), est une institution hétérosexiste coercitive qui a pour fonction politique unique et première d’organiser la domination masculine dans l’ordre patriarcal et capitaliste. Je sais, cela fait beaucoup de gros mots en une seule phrase. Mais comment m’exprimer autrement ? Et pourquoi ? Parce que l’ouverture du mariage aux couples de même sexe serait une « avancée sociale », la « reconnaissance de nos amours », le « plus beau jour » de l’égalité des droits ?
Mais que croyez-vous ? Que l’État et la représentation nationale ont quelque chose à faire des amours des uns et des autres, qu’ils ont « bon cœur », qu’ils défendent les opprimés et sont les pourfendeurs inconditionnels des discriminations ? Si c’était le cas, les Roms ne seraient pas persécutés, les personnes handicapées auraient un réel accès à tous les lieux publics et aux emplois, les étrangers extra-communautaires auraient le droit de vote aux élections locales, l’égalité salariale et la non-discrimination à l’égard des femmes, des handicapés, des « d’origine », des « différents » de tous horizons, seraient une réalité, les personnes en détention seraient incarcérées dans le respect de la dignité humaine, les services publics ne seraient pas démantelés, la réduction de la dette ne se ferait pas sur le dos des classes moyennes et des plus pauvres, 13,5 % de la population française ne vivrait pas en dessous du seuil de pauvreté, etc. etc. etc.
Non, cet accès au mariage aux couples de même sexe, et l’adoption qui va avec, n’a d’autre objectif que de mettre un peu plus d’ordre dans notre douce France, d’ouvrir un peu plus de lignes de crédits dans les banques, de permettre la transmission des patrimoines, de paupériser donc d’asservir celles et ceux qui cèdent aux mirages de la société de consommation… Dans les années 70, un mot était à la mode : « embourgeoisement » ; aujourd’hui j’ai l’impression d’utiliser un archaïsme alors qu’il est justement question de cela. Et au-delà de l’élargissement aux homosexuels des bases légales de cet embourgeoisement institutionnel, le mariage demeure, quoi que certains voudraient nous faire croire, le premier lieu de l’oppression des femmes : travail gratuit, violences conjugales, dépendance économique.
On me rétorquera peut-être qu’entre personnes de même sexe, une telle oppression ne peut exister. Dans l’absolu oui, et j’en avais fait l’argument principal d’un article que j’avais publié dans feu Ex Eaquo en 1998 et dont je ne retire pas une ligne. Mais dans les faits, comment comprendre la volonté de se marier quand la violence inhérente à cette institution est avérée ? Pour payer moins d’impôts ? Pour donner un statut à ses enfants, à son conjoint ? Soit. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour se faire croire qu’il s’agit alors d’amour et donner corps à la domination masculine en épousant, non celle ou celui que l’on aime, mais son plus cher allié.
Quant à l’égalité des droits… La revendication est bien sûr plus que légitime ! Et c’est d’ailleurs sur cet argument que j’ai soutenu les manifestations « Pour l’égalité » sans me priver de quelques réserves [6]. Mais pourquoi n’avoir pas fait preuve d’un peu d’imagination, l’avoir portée au pouvoir et proposé des solutions qui ouvrent une véritable égalité des droits : fiscalité identique pour les célibataires et les couples, qu’il s’agisse de l’impôt sur le revenu ou de la transmission du patrimoine ; processus de filiations identiques pour tous les enfants quels que soit leur mode de naissance ; droits économiques et sociaux attachés à la personne et non à la famille…
Et le mariage alors, on en fait quoi ? À l’évidence, on le supprime pour tous, hétéros et homosexuels. Laissons les Églises s’occuper d’amour si tant est qu’elles en soient encore capables et défendons nos droits. Juste nos droits. Et notre désir aussi. Ne le laissons pas se dissoudre dans la domination masculine. Construisons ensemble une société qui ne transforme pas le droit en institution, qui renonce à la violence, qui ouvre des espaces de liberté et rompt avec la logique de consommation de masse qui est en train de tuer tous nos espoirs d’une vie meilleure !
Une vie meilleure ? Oui. Changer le monde ? Quelque chose comme cela, un monde exempt de la domination masculine, un monde exempt de tout système d’oppression, un monde où l’être vaut tous les avoirs… Vous n’y croyez pas ? Je peux le comprendre mais, de grâce, épargnez-moi vos mariages hétéros ou homosexuels. Cela me fera plaisir. [7]

Et pour boucler cette boucle, un autre éditorial de mon site publié un an plus tard, éditorial où j’étends logiquement mes réflexions sur le pacs et le mariage à la famille, cellule de base de l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste que l’institutionnalisation du couple structure.

Ni mariage ni famille, ces fardeaux blêmes qui les emballent [8]
La manière dont les uns et les autres mettent ces temps-ci la famille à l’honneur a de quoi nous interroger sur la capacité de notre société capitaliste, patriarcale, hétérosexiste et raciste à se penser autrement. J’aime bien cet alignement d’adjectifs. Je l’utilise souvent. Et plus il sera question de famille, plus je vais les aligner tant il devient un devoir pour moi de dénoncer la valorisation de ce qui n’est pas autre chose que la cellule de base de nos systèmes d’oppression.
Oui, la famille est une institution au service du capitalisme (travail gratuit des femmes et accessoirement des enfants, espace économique d’accumulation et de transmission des richesses), du patriarcat (structuration autour du père et de la domination masculine quelles que soient les évolutions légales), de l’hétérosexisme (perpétuation des rôles genrés hétéronormés et des violences faites aux femmes et aux enfants) et du racisme (perpétuation de la ségrégation économique et sociale par la valorisation du lignage contre le métissage des « origines »).
Dans ce contexte, que les tenants de la Manif pour tous défendent la famille, je comprends : ils sont conservateurs, voire réactionnaires ; comment ne pourraient-ils pas être attachés à ce qui structure le monde dans lequel ils ont envie de vivre ? Ce qui m’étonne plus, c’est l’engouement croissant des LGBTIQQ (cucul ?) [9] pour cette famille qui fondamentalement les opprime. Après avoir choisi de faire l’égalité des droits par le mariage alors qu’il était possible, avec un peu de courage politique et d’imagination juridique, de la faire sur une déconstruction du mariage (je m’en suis déjà exprimé [10]), voilà qu’ils nous servent de la « famille » à toutes les sauces : slogan de la Marche des Fiertés parisiennes [11], soutien à la fête des Mères par au moins deux pages Facebook de centres LGBT en région, utilisation sans guère d’objet du mot « famille » dans des actions de mobilisation communautaire festives (« Gouine are Family », par exemple [12]), étayage de la juste revendication de la fin des discriminations sur la PMA au nom d’un droit à « fonder une famille » [13].
Je sens bien que l’on va me rétorquer que quand on fait des enfants pour vivre sous le même toit, de fait, on constitue une famille, famille aujourd’hui reconnue a minima dans la mesure où les moyens de procréation ne sont pas « ouverts à tous » et où les tribunaux dévoient la loi Taubira [14]. Je répondrai simplement que l’on peut vouloir avoir des enfants et vivre sous le même toit sans revendiquer être une famille, justement parce que l’on voudrait que cette communauté de vie avec enfants ne soit plus au service de l’ordre capitaliste, patriarcal, hétérosexiste et raciste. Au nom de quoi, alors ? De l’amour, par exemple, celui qui se vit en soi, pour soi, en partage ; au nom du désir, aussi, celui qui fonde l’homosexualité également dans sa dimension politique.
Et la revendication serait alors que quel que soit le mode de vie choisi, en communauté ou en célibataire, quels que soient les sentiments ou les intérêts en jeu, qu’il y ait ou non des enfants dans la boucle, chaque personne soit égale en droits, droit de procréer, droit d’adopter, droit fiscal et patrimonial, etc. Ainsi, ce ne serait plus la famille qui fonderait les droits de la personne en matière de filiation et de patrimoine, mais le fait même d’être une personne. Cela vous semble inimaginable ? Je ne peux que le déplorer et apporter une fois encore mon soutien à Marie-Jo Bonnet (Adieu les rebelles, Flamarion, 2014) et à tous celles et ceux qui portent aujourd’hui une pensée qui se pose comme révolutionnaire, parce que féministe contre la domination masculine qui sévit jusque dans le mouvement LGBTIQQ, parce que parlant de l’égalité des droits des personnes, parce que considérant que l’homosexualité porte de manière ontologique une contestation de l’ordre social.
La nature des réactions à la récente intervention de Marie-Jo Bonnet sur France Culture [15] m’a fait comprendre où la fracture s’est formée entre ces acteurs et militants homosexuels, tous sincères dans leurs engagements, et moi : ces réactions tournent autour de l’idée que Marie-Jo Bonnet (donc moi) penserait le monde d’une manière nostalgique de 1968 avec des visées révolutionnaires anachroniques. « Le monde a changé, nous dit-on. La société de consommation est aujourd’hui le modèle à suivre. La révolution, mamies, c’est fini ! » Oui, le monde a changé. Oui, la société de consommation, que je nomme « ordre capitaliste, patriarcal, hétérosexiste et raciste », est le système dans lequel nous vivons. Oui ? Pour la suite, c’est clairement non !
La révolution en tant que volonté de faire exploser ce système qui nous opprime, non seulement n’est pas finie, mais est devenue une urgence. Et l’avantage de cette révolution-là, c’est qu’elle commence dans nos cœurs et nos choix de vie. Les miens lui sont acquis. Hardi les mamies ! Ouvrons le front.
 [16]

Ajout du 6 octobre 2015

Je voudrais verser à cette analyse de la famille et du mariage ce qu’en a dit récemment monseigneur Gaillot [17]. Il est certes un dissident de l’Église mais l’on ne peut guère considérer que ses analyses sont d’inspiration libertaire.

« Le Point : Vous êtes pour donner le sacrement du mariage aux couples homosexuels ?
« Monseigneur Gaillot : Ce n’est pas le mariage des homosexuels ou l’accueil des divorcés qui vont détruire la famille classique. Ce qui lamine les couples, c’est le chômage, la précarité, la prison. Le mariage homosexuel n’est pas une menace pour la famille traditionnelle. » [18]

Le pape François lui répondra quelques jours plus tard à l’ouverture du synode sur la famille en en appelant à « défendre l’amour fidèle et (…) l’unité et l’indissolubilité du lien conjugal », celui bien sûr « entre l’homme et la femme ». [19]
Nous avons donc là deux discours en apparence contradictoires émanant de deux éminents catholiques. En apparence car la question de savoir si les homosexuels ont vocation ou non à « faire famille » se fait en fin de compte sans remise en cause de la famille (et du mariage) elle-même en tant que cellule de base de l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste. Car qu’il s’agisse de monseigneur Gaillot ou du pape, les deux parlent de la même chose, d’une institution sclérosante et liberticide au service de l’ordre établi.

« Il s’agira de trouver les mots les meilleurs pour proclamer la beauté du mariage et de la famille et dire que l’appel de Dieu rejoint le désir profond de ceux qui font promesse de s’aimer pour toujours, d’accueillir et d’accompagner la vie. « Je te reçois comme époux, comme épouse, pour nous aimer fidèlement dans le bonheur et dans les épreuves et nous soutenir l’un l’autre, tout au long de notre vie. » Ces mots échangés le jour du mariage chrétien ne sont pas des mots vides mais expriment le désir et la promesse des époux, le chemin du bonheur, l’engagement de Dieu pour accompagner la fragilité humaine, pour la soutenir, la dépasser et l’accompagner. » [20].

Voilà à quoi se rallient, inconsciemment [21] peut-être, les couples homosexuels en cherchant la reconnaissance de leurs amours dans la catégorie « famille ». Cela me paraît tellement irréaliste ! Cela colle bien à l’idée que l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste se donne tous les moyens pour assujettir les personnes dans l’illusion de la quête du bonheur. Les opposants à la guerre du Viet Nam ont-ils bien mesuré les implications indirectes de leur joli slogan « Faites l’amour pas la guerre. » ?
Aujourd’hui, l’ordre établi ne nous propose finalement pas autre chose, normalisant l’amour pour qu’il soit à la fois producteur de croissance et d’ordre, le tout dans la joie et la bonne humeur [22]. Bel exploit !


[1Papillon est le personnage principal d’un roman éponyme d’Henri Charrière (1969) qui raconte la vie de ce bagnard et sa résistance face à l’incarcération. Je n’ai pas lu le roman mais vu le film de Franklin J. Schaffner (1973) avec Steve McQueen et Dustin Hoffman. J’en garde un souvenir impérissable qui me guide souvent quand je cherche l’énergie de la résistance.

[2Dernière phrase de Cy Jung, Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train, KTM édition (2005).

[3Le projet initial de Pacs (pacte d’union civile) voté en 1999 a été porté en tant que Cus (contrat d’union sociale) à partir de 1995, projet d’union civile issu de premières réflexions et actions autour du certificat de concubinage pour les couples homosexuels.

[4Cy Jung, « Le Pacs, point de chute du désir homosexuel », Ex Aequo, décembre 1998.

[5Je vous renvoie sur ce point au livre de Marie-Jo Bonnet, Adieu les rebelles !, Flamarion (2014).

[6J’ai appelé, sur mon site, aux deux plus importantes manifestations de soutien au mariage pour tous (sans m’y rendre) avec une référence à deux articles d’Alternative libertaire, « Libertaires : contre l’homophobie et l’ordre patriarcal ! » (3 décembre 2012) et « Société : Le mariage pour personne » (6 janvier 2013), qui défendait l’égalité des droits tout en rappelant que le mariage est une institution patriarcale.

[7Cy Jung, « Le mariage, point culminant de la domination masculine », D’un jour à l’autre, 30 mai 2013.

[8En référence, bien sûr, au Ni Dieu ni maître de Léo Ferré (1965).

[9Je moque ici l’extension du sigle LGBT qui pousse certains, sous couvert de rendre visibles d’autres minorités tels que les intersexusés (I) et les « queer » (Q), d’en venir à intégrer les hétéros (H) sous prétexte d’esprit d’ouverture, vidant ainsi de son sens la spécificité LGBT.

[10Cy Jung, 1998, op. cit..

[11« Nos corps, nos vies, nos familles : plus de droits pour tou-te-s ! »

[12Slogan choisi par Gouine comme un camion, un collectif informel qui s’est formé de 2012 à 2014 pour porter un char lesbien sur la Marche des Fiertés parisienne.

[13Manifeste de femmes pour la PMA, « Nous réclamons l’ouverture de la PMA à toutes les femmes, sans discrimination » publié dans Libération, 5 juin 2014.

[14De nombreuses femmes se sont vu refuser l’adoption de leur enfant par leur conjointe par les tribunaux. Le premier fut le tribunal de Versailles qui a argué que « le procédé qui consiste à bénéficier d’une assistance médicale à la procréation interdite en France, puis à demander l’adoption de l’enfant, conçu conformément à la loi étrangère mais en violation de la loi française, constitue une fraude (…) et interdit donc l’adoption de l’enfant illégalement conçu. » Gaëlle Dupont, « Premier refus d’adoption à un couple homo ayant conçu un enfant par PMA », Le Monde, 2 mai 2014. La Cour de cassation a rejeté cette position par deux décisions du 22 septembre 2014, ce qui n’a pas empêché le TGI de la reprendre en juin 2015. « PMA : refus d’adoption à Cahors pour un couple de femmes », Le Parisien, 24 juin 2015.

[15« Loi sur la famille : la polémique inutile ? », Les matins de France Culture par Marc Voinchet, 30 mai 2014.

[16Cy Jung, « Ni mariage ni famille, ces fardeaux blêmes qui les emballent », D’un jour à l’autre, 11 juin 2014.

[17Monseigneur Jacques Gaillot était évêque d’Évreux jusqu’en 1995. Il a été déchargé de ses fonctions par le Vatican en sanction de ses positions sociales contraires au dogme, par exemple en faveur de l’homosexualité, de l’ordination des hommes mariés ou au droit au blasphème. Il a été nommé dans un diocèse algérien mais n’y a rien perdu de sa superbe ni de son influence.

[18« Mgr Gaillot : « Le mariage homosexuel n’est pas une menace pour la famille traditionnelle », interview de Jérôme Cordelier, 30 septembre 2009.

[19Cité par <lacroix.fr> , « Le pape fixe une feuille de route au Synode sur la famille », 4 octobre 2015.

[20Monseigneur Pontier, archevêque de Marseille et président de la Conférence des évêques de France, « Au cœur de nos existences : la famille », 2 octobre 2015.

[21Cet adverbe peut signifier « sans en avoir conscience » ou « sans avoir réfléchi aux conséquences » [Le Grand Robert]. Les deux sens s’appliquent ici.

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